SAINT ANDRÉ II
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DEUXIÈME SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT ANDRÉ. Les quatre bras de la croix.

1. Nous faisons aujourd'hui la fête de saint André : si nous méditons sur cette fête avec une pieuse attention, nous y trouvons beaucoup de choses capables d'édifier nos âmes. En effet, dès les premiers instants de sa conversion, il nous donne un exemple d'obéissance parfaite. Or, si cette vertu est nécessaire à tous les chrétiens , elle doit nous être d'autant plus chère à nous, que nous sommes, par le fait particulier de notre profession, plus strictement tenus de la pratiquer. Le sage, ou plutôt la sagesse même est une sorte de banquier à qui nous devons rendre l'écu de l'obéissance, or elle ne le recevra point s'il n'est, entier ou exempt de toute falsification. Si nous discutons, si nous obéissons à tel précepte, non à tel autre, l'écu de notre obéissance est brisé, le Christ ne le recevra point, car nous devons le payer en écus , non point altérés, mais entiers, puisque nous avons tous promis obéissance tout simplement et sans restriction aucune. Si donc nous obéissons, mais par une sorte de feinte, sous l'œil du maître, en murmurant en secret, notre écu est altéré, il y entre du plomb, tout n'est point de l'argent, et nous payons en. talent de plomb ; c'est là notre iniquité. Nous fraudons; mais c'est sous l'œil de Dieu : or, on ne se moque point de Dieu.

2. Voulez-vous connaître la forme de la parfaite obéissance ? Écoutez ce due dit l'Évangéliste : « Le Seigneur vit Pierre et André qui jetaient leurs filets à la mer et il leur dit : Suivez-moi, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes (Matt. IV, 18). » Oui, je ferai de vous, dit-il, de pêcheurs que vous êtes, des pêcheurs encore, ou plutôt des prêcheurs. Mais eux, aussitôt, sans balancer, sans hésiter, sans se mettre eu peine de savoir comment ils pourraient vivre , sans se demander comment des hommes ignorants et sans lettres comme eux, pourraient devenir prédicateurs, sans proférer l'ombre d'une question, enfin, sans retard aucun, « abandonnent leurs filets et leur barque pour le suivre. » Reconnaissez, mes frères, que tout cela est écrit pour vous, et que c'est pour vous encore qu'on le répète tous les ans dans l'Église; c'est pour que vous appreniez la forme de la vraie obéissance et que vous châtiiez vos cœurs dans l'obéissance de la charité; car il n'y a que cette dernière vertu qui donne sa valeur à l'écu de l'obéissance; c'est elle qui est la marque qu'il n'est composé tout entier que d'argent pur et éprouvé. Oui, il n'y a que la charité qui rend l'obéissance agréable et qui la fasse agréer de Dieu, car il est dit « Dieu aime celui qui donne gaiement (Cor. IX, 7), » et encore « si je livrais même mon corps pour être brûlé et que je n'eusse point la charité, tout cela ne me servirait de rien (I Cor. XIII, 3). »

3. Mais voulez-vous que je vous dise quelques mois d'édification à 1a gloire de Jésus-Christ , sur la passion de notre saint apôtre que nous célébrons aujourd'hui ? Vous savez que saint André étant parvenu à l'endroit où sa croix était préparée reçut une force d'en haut, et, par l'inspiration du Saint-Esprit qu'il avait reçu en même temps que les autres apôtres, sous la forme de langues de feu, prononça des paroles vraiment embrasées. En effet, en apercevant de loin la croix qui lui était préparée, au lieu de pâlir, comme il semble que la faiblesse humaine devait le faire, il ne sentit aucun frisson courir dans ses veines ; ses cheveux ne se hérissèrent point et sa langue ne demeura point glacée ; son corps ne trembla pas et son esprit ne ressentit aucun trouble; enfin, sa présence d'esprit ne l'abandonna point, comme cela arrive ordinairement. Ses lèvres parlèrent de l'abondance de son cœur et la charité qui consumait son âme , s'échappa en paroles semblables à des étincelles embrasées. Que disait donc saint André quand il aperçut de loin la croix qui lui était préparée? « O croix, s'écrie-t-il, croix que j'appelle de tous mes vœux depuis si longtemps, et que je vois enfin sur le point de combler tous mes désirs, c'est le cœur plein de calme et de joie que je viens à toi, reçois dans tes bras avec allégresse un disciple de celui qui s'y est vu attaché. .l'ai toujours été ton amant, et mon plus grand désir n'a cessé d'être de t'embrasser. » Je vous le demande, mes frères, est-ce un homme qui parlait ainsi? Au lien d'un homme, n'est-ce pas un ange ou quelque nouvelle créature? C'était un homme en tout semblable à nous et passible comme nous, si bien passible qu'il a subi la passion dont la seule approche le remplissait d'une telle allégresse. D'où vient, dans un homme, ce bonheur si nouveau et cette joie si complètement inouïe jusqu'alors? d'où vient tant de constance dans une si grande fragilité, un esprit si spirituel , une charité si vive, une âme si robuste dans un homme? Loin de nous la pensée qu'il ait trouvé en lui une force pareille, c'est un don parfait, une grâce du Père des lumières, de celui seul qui fait de grandes merveilles.

4. Oui, mes bien-aimés, c'est l'Esprit qui aidait sa faiblesse, l'Esprit, dis je, par qui la charité qui est aussi forte, que dis-je? plus forte que la mort, était répandue. en lui. O si nous avions le bonheur d'en avoir aussi notre part! Le travail de la pénitence nous est pénible, la mortification de la chair, pesante, l'abstinence, onéreuse. Notre âme s'endort d'ennui dans les veilles, uniquement faute d'avoir l'esprit assez présent, car, s'il était, en elle, il :riderait sans doute notre infirmité et saurait nous rendre le travail et la pénitence, non-seulement tolérables, mais même désirables et délicieux, comme il a rendu la croix et la mort même agréables à saint André. En effet, le Seigneur a dit : « Mon -esprit est plus doux que le miel (Eccl. XXIV, 7), » si bien que tonte l'amertume de la mort la plus amère ne saurait prévaloir contre sa douceur. Que ne pourrait adoucir ce qui rend la mort même pleine de charmes? Quelle aspérité pourra résister à cette onction, qui va, jusqu'à faire de la mort même quelque chose de très-doux. « Après le sommeil qu'il aura donné à ses bien-aimés, lisons-nous, ils verront l'héritage du Seigneur (Psal. CXXVI, 3). » Quelle tristesse une telle joie. ne réussira-t-elle point à chasser, quand elle réussit à rendre la mort même agréable? Cherchons cet esprit, -mes frères, appliquons-nous de toutes nos forces à avoir cet esprit, on plutôt à posséder plus complètement celui même que nous avons déjà. Quiconque n'a point l'esprit du Christ n'est pas des siens (Rom, VII, 15). Pour nous, nous n'avons point reçu l'esprit de ce monde, mais l'esprit qui vient de Dieu, afin que nous sachions quels biens nous avons reçus de, Dieu. Or, la preuve qu'il est présent en nous, ce sont les œuvres mêmes de salut et de vie que nous ne serions jamais capables de faire, si nous ne possédions, au dedans de nous, l'esprit du Sauveur, qui vivifie nos âmes. Tâchons donc que Dieu multiplie ses dons en nous, et qu'il y augmente son esprit dont il nous a déjà donné les prémices. Ou ne saurait trouver de preuve plus certaine de sa présence que le désir d'une grâce plus grande, selon ce qu'il a dit lui-même en ces termes : « Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent auront encore soif (Eccl. XXIV, 29). »

5. Mais, peut-être y en a-t-il beaucoup qui nous répondent au fond de leur cœur : Nous soupirons certainement beaucoup après cet esprit, qui aide ainsi notre faiblesse, mais nous ne pouvons le trouver. Eh bien ! je vous dis, moi, que, si vous ne le trouvez point, c'est que vous ne le cherchez point, que si vous ne le recevez point, c'est que vous ne le demandez point, ou que si vous le demandez sans le recevoir, c'est que vous le demandez négligemment (a), car Dieu n'attend et ne désire qu'une seule chose : c'est d'être recherché avec zèle et avec un ardent désir. Après tout, comment pourrait-il refuser son esprit à ceux qui le lui demandent, quand il provoque ceux qui ne le lui demandent pas, et les excite, en ces termes, à le lui demander: « Si vous, tout méchants que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre père, qui est dans les cieux, donnera-t-il des biens à ceux qui les lui demandent (Math.. VI, 11) ? » Demandez donc, mes bien-aimés, demandez sans relâche, demandez sans hésitation,

a. Dans le vingt-septième de ses sermons divers, saint Bernard attribue l’inefficacité de la prière à l'ingratitude.

et, dans toutes vos actions, invoquez la présence de cet esprit infiniment onctueux et doux. Pour nous, mes frères, nous devons prendre cette croix avec saint André, ou plutôt avec celui-là même qu’André a suivi, je veux dire avec Notre-Seigneur et Sauveur. Ce qui faisait toute sa joie et toute son allégresse, c'est qu'il voyait qu'il allait mourir, non-seulement pour lui, mais encore avec lui, et se trouver enté en lui par la ressemblance de sa mort (Rom. VI, 5), et partager son royaume, comme il allait partager ses souffrances. Afin d'être crucifiés nous aussi avec lui, prêtons l'oreille et écoutons, avec le cœur, les paroles qu'il nous adresse quand il dit : « Que celui qui veut venir après moi se renonce soi-même, porte sa croix et me suive (Luc. IX, 23). » C'est comme s'il disait : Que ceux qui soupirent après moi se méprisent eux-mêmes, et que celui qui veut faire ma volonté apprenne d'abord à rompre la sienne.

6. Mais, incontinent, la guerre est déclarée; nos ennemis prennent les armes contre nous. Eh bien! prenons-les aussi de notre côté ; imitons les armes de notre Roi : prenons, nous ainsi, notre croix , pour triompher, par elle, de tous nos ennemis. Écoutez les promesses que nous fait le psalmiste, on plutôt que le Saint-Esprit nous fait par sa bouche: « Sa vérité vous entourera comme un bouclier (Psal. XC, 5). Évidemment, il parle ici de la vérité du Très-Haut, puisque c'est de lui qu'il parlait dans cet endroit du psaume, comme on le voit par les paroles qui précèdent celles-ci. Or, pourquoi nous entourer d'un bouclier, mes frères, sinon parce que nous sommes de toutes parts entourés par les ennemis? Mais, veuillez remarquer pour quelle raison il vous entourera d'un bouclier : « Sa vérité, dit le Psalmiste vous entourera d'un bouclier, » pourquoi cela? « Pour que vous ne craigniez rien de tout ce qu'on peut appréhender pendant la nuit, non plus que la flèche qui vole durant le jour, ni les maux qui se préparent dans les ténèbres, ni les attaques du démon du midi. » Voyez-vous combien il est urgent que sa vérité vous couvre de son bouclier, puisque vous êtes environnés de tant d'ennemis? Les frayeurs de la nuit s'élèvent d'en bas, les flèches sont décochées du côté gauche pendant le jour, les machinations ténébreuses se font à droite, et, pour que rien ne manque, le démon du midi fond sur nous d'en haut. Et nous, misérables et malheureux hommes que nous sommes, dans le voisinage de tant de serpents et sous une telle grêle de traits enflammés, qui partent de tous côtés, au milieu d'ennemis qui s'élèvent de toutes parts, nous nous laissons aller au sommeil avec une sécurité et une négligence pernicieuse, nous nous engourdissons dans l'oisiveté, nous cédons à l'entraînement de la vanité et de la bouffonnerie, nous nous montrons si mous pour les exercices spirituels, qu'on pourrait croire que nous sommes en paix et en sûreté, et que la vie de l'homme sur la, terre n'est pas une guerre continuelle. Voilà, mes bien-aimés, oui, je vous le dis, voilà ce qui répand une grande terreur dans mon âme, ce qui me perce le cœur du grive de la plus poignante inquiétude : c'est qu'au milieu de tant de périls nous paraissons presque sans crainte, nous ne nous exerçons point à la lutte, et nous ne témoignons point l'inquiétude qu'il faudrait avoir. Cette négligence de notre part prouve, de deux choses l'une : ou que nous sommes déjà livrés à l'ennemi, et que nous n'eut savons rien, ou du moins, que nous sommes d'une bien grande ingratitude envers celui qui nous protège, si nous avons échappé à tant d'écueils. Or, dans ces deux hypothèses, il est facile de voir quel danger nous courons. Je vous supplie donc, mes bien-aimés, que la malice si vigilante de nos ennemis, et la persévérante malignité avec laquelle ils travaillent, pleins de zèle et d'ardeur à nous perdre, nous remplissent aussi de soins et de circonspection, et nous fassent, opérer notre salut avec crainte et tremblement.

7. Notre salut est dans la croix pourvu seulement que nous nous attachions visiblement à elle. L'Apôtre à dit : «.La parole de la croix, à la vérité, est une folie pour ceux qui se perdent; mais pour ceux qui se sauvent, c'est-à-dire, pour nous, elle est la vertu de Dieu ( I Cor. I, 18). » La croix est le bouclier qui nous entoure et ses quatre bras repoussent les traits des ennemis du salut. Le bras qui descend sera. dirigé contre les craintes nocturnes, c'est-à-dire contre la pusillanimité qui procède de l'affliction de la chair, et nous fera châtier courageusement la partie inférieure de notre être, je veux parler de notre corps, et le réduire en esclavage. S'il se trouve quelqu'un pour vous maudire en face, ou pour vous conseiller ouvertement ce mal ; c'est la flèche qui vole durant le jour, elle vient du côté gauche, que; le bras gauche de la croix la reçoive. Si, au contraire, on vous flatte, si, sous l'apparence d'un conseil d'ami, on veut vous faire boire le poison de la détraction fraternelle, semer la zizanie parmi vous, ou vous persuader quelque chose d'injuste comme si c'était juste, pour moi, c'est l'attaque de droite; c'est le trait de Judas qui rite trahit par un baiser, le bras droit de la croix repoussera cette attaque qui se produit dans les ténèbres. Mais je vois venir le démon du midi, je veux dire l'esprit d'orgueil qui fond ordinairement avec d'autant plus de fureur sur nous que notre vertu a plus d'éclat. J'ai déjà bien souvent essayé de vous faire comprendre tout ce qu'il y a de redoutable dans ce vice, vous savez, en effet, que l'orgueil est le commencement de tout péché, et la cause de notre perte à tous. Aussi, qui que vous soyez, si vous avez à cœur de faire votre salut, placez sur votre tête le bras d'en haut de la croix, pour ne point vous laisser aller à l'orgueil, ni enfler votre cœur, enfin pour ne pas vous élever au dessus de vous dans des pensées de grandeur (Psal. CXXX, 1). Tous ces traits qui- vous sont lancés d'en haut, c'est le bras de la croix qui s'élève au dessus de. notre tête qui devra les écarter. C'est sur ce bras que se trouve placée l'inscription du royaume et du salut, attendu qu'il n'y a que ceux qui s'humilient qui mériteront d'être allés et sauvés.

8. Pour me résumer en quelques mots, les quatre bras de la croix représentent, pour moi, la continence, la patience, la prudence et l'humilité. Heureuse l'âme qui met sa gloire et son triomphe dans la croix, pourvu seulement qu'elle demeure sur la croix, et ne s'en laisse abattre par aucune tentation. Que celui donc qui se trouve sur la croix, prie, avec saint André, son Seigneur et maître, de ne pas permettre qu'il soit détaché de la croix. En effet, à quel excès d'audace, le Malin ne peut-il point se porter, quelle tentative n'aura-t-il point la présomption de faire ? Ce qu'il voulait exécuter par les mains même d'Egée sur le disciple, il avait eu la pensée de le faire sur le maître par la langue des Juifs. Mais il eut lieu de s'en repentir, un peu tard il est vrai, car il fut vaincu et s'éloigna plein de confusion. Passe le ciel qu'il s'éloigne ainsi de nous, vaincu par Celui qui a triomphé en lui-même et dans son disciple. Que Celui qui est Dieu et béni par dessus tout, dans les siècles des siècles, nous fasse la grâce de consommer heureusement notre vie sur la croix de la pénitence, quelle qu'elle soit, dont nous nous sommes chargés pour son nom. Ainsi soit-il.

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