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LE SERVITEUR DE DIEU

JEAN-PIERRE BLANCHARD

MORT EN ODEUR DE SAINTETÉ

Curé de Soyhières

(diocèse de Bâle)

 1762-1824

par Mgr Louis Vautrey

 

 


 Table des Matières 

Bibliothèque - Saints du Jura  - Chapelle Notre-Dame du Vorbourg - Hagiographie

Avant-Propos

  CHAPITRE I

Naissance de Jean-Pierre Blanchard, à Undervelier, le 7 décembre 1762.- Son enfance, ses études au collège de Porrentruy, 1779-1784.- Son séminaire à Porrentruy, 1785.- Il reçoit les ordre sacrés, 1788.- La révolution l’expulse de son pays.- Précepteur en Allemagne.- Curé de Rollingen, dans le Grand-Duché de Baden.- Administrateur de Roeschenz, 1817.

 


CHAPITRE II

M. Blanchard, curé de Soyhières, 1817.- Son portrait. Pauvreté volontaire.- Mortifications.- Jeûnes.- Bibliothèque.- M. Blanchard, théologien, juriste, mèdecin.- Sa piété, sa messe, sa prédication.

 


CHAPITRE III

Sermons de M. Blanchard.- La perfection chrétienne. Fête d’actions de grâces de 1821 ; bienfaits de Dieu ; le grain de blé, etc.- Aux enfants de la première communion, pour le renouvellement.- Pour une fête de la Sainte Vierge.

 


CHAPITRE IV

M. Blanchard catéchiste tous les jours ; aux enfants, aux pauvres.- Sa charité ; son traitement, ses souliers, les bas du grand baillif. – Ses visites.- Sa délicatesse de conscience : l’herbe de la prairie, les raves volées, l’eau de vie.- Les deux ermites.- Les miracles : sur la Birse, à Delémont, à Soyhières.- Sa dernière maladie.- Sa sainte mort, 22 novembre 1824.- Ses obsèques.- Sa tombe

 


CHAPITRE V

Pèlerinages au tombeau du vénérable curé Blanchard.- Guérison d’un cancer en 1825.- La pauvre malade de Grandfontaine, Marianne Nappez, guérie au tombeau du P. Blanchard, le 28 août 1838.- Preuves et attestations.- Témoignage de Mgr Saltzmann, évêque de Bâle.- Guérison instantanée, en 1839, de Sœur Marie de Sales, de Bellaing, supérieure aujourd’hui du monastère de la la Visitation à Troyes.- Autres miracles.- L’évêque de Bâle à la tombe du P. Blanchard.

 


 

Avant-Propos

 

Dans l’humble église de Soyhières, près Delémont, une pauvre tombe attire depuis 50 ans des pèlerins, apportant à cette fosse leurs prières et leurs espérances. Des infirmes ont été guéris, la maladie déclarée incurable a disparu tout à coup sur la pierre qui couvre le serviteur de Dieu ; une force invisible et mystérieuse traverse cette dalle et attestes la vertu qui s’y cache. Le peuple ne s’y trompe point et, prévenant les jugements de l’Eglise, seul juge infaillible en cette matière, il croit à la sainteté et à la puissance, dans le ciel, du prêtre qui fut sur la terre le pasteur le plus zélé et le plus dévoué. Il l’appelle simplement le Père Blanchard, et c’est assez. Père des âmes, l’homme de Dieu continue à ces catholiques de Soyhières et du Jura affections et les gages de sa douce paternité.

Après 50 ans, nous venons recueillir les souvenirs et raconter la vie du vénérable curé Blanchard ; il est temps de préserver d’un oubli funeste les détails d’une carrière toute de sainteté et de dévouement. Nous avons interrogé les anciens, derniers témoins de la vie sacerdotale de l’homme de Dieu ; nous avons compulsé tous les documents écrits qui ont gardé sa mémoire ; nous sommes allés de son berceau à sa tombe, essayant de reconstituer toute cette existence marquée du signe des prédestinés. D’heureuses circonstances ont mis en nos mains, les sermons, les écrits, plusieurs lettres du Père Blanchard.

C’était l’âme du saint prêtre qui se révélait à nous après 60 ans, avec tous ses trésors de piété, d’amour de Dieu et de zèle sacerdotal. Nous avons sous les yeux des procès-verbaux authentiques de guérisons extraordinaires, nous dirions des miracles, si l’Eglise ne s’était réservé le droit de se prononcer sur cette matière. Tout cela nous a servi à la biographie de celui que nous saluons comme un saint prêtre, l’honneur du clergé jurassien, la gloire du diocèse de Bâle, et le plus cher trésor de la paroisse de Soyhières qui garde son tombeau.

Nous ne dirons rien qui ne soit appuyé de documents authentiques : nous dirons tout ce que nous savons sur ce grand serviteur de Dieu, sans cependant vouloir prévenir le jugement de l’Eglise. Si nous parlons de sa sainteté et de ses miracles, ce ne sera qu’en soumettant très humblement nos paroles et nos appréciations aux décision de la sainte Eglise romaine, à laquelle appartient seule le pouvoir de déclarer d’une voix autorisée et infaillible, la sainteté et la vérité des miracles attribués au serviteur de Dieu.

Delémont, 10 octobre 1879

 

L. Vautrey,

Prélat de la maison de S.S. Léon XIII,

Curé-doyen de Delémont

Table des Matières

 


 

LE SERVITEUR DE DIEU

JEAN-PIERRE BLANCHARD

Mort en odeur de sainteté

 

CHAPITRE I

 

Naissance de Jean-Pierre Blanchard, à Undervelier, le 7 décembre 1762.- Son enfance, ses études au collège de Porrentruy, 1779-1784.- Son séminaire à Porrentruy, 1785.- Il reçoit les ordre sacrés, 1788.- La révolution l’expulse de son pays.- Précepteur en Allemagne.- Curé de Rollingen, dans le Grand-Duché de Baden.- Administrateur de Roeschenz, 1817.

Le P. Blanchard est né à Undervelier, district de Delémont, le 7 décembre 1762. C’était le jour de saint Ambroise, le docteur au rayon de miel, comme l’appelle la tradition catholique. Ses parents étaient de bons et honnêtes paysans qui gardaient les austères habitudes de la vie des champs ; leur maison rustique, sise à l’extrémité du village, était à quelques pas de la forêt, et leurs champs, cultivés de leurs mains, touchaient à leur humble demeure. Une grange s’ouvre toute grande, avec ses réserves de fourrages et ses étables des deux côtés ; l’entrée de la maison est à côté de la cuisine où l’âtre réunit chaque soir les travailleurs de la maison. Tout près, le poêle, comme on appelle la chambre commune, où se dresse la table hospitalière, avec son banc courant le long du mur; au coin, en maçonnerie grossière, le fourneau avec ses degrés bien chauffés on hiver; puis, derrière des rideaux de serge grossière, le lit où l’enfant vient de naître, réjouissant sa bonne femme de mère qui demande l’heure et s'inquiète aussitôt du baptême. Le curé a été prévenu et le jour même, tandis que dans toute l'Eglise catholique, on chantait les premières vêpres de l’Immaculée-Conception de la sainte Vierge, cette fête si chère aux cœurs chrétiens, Messire François Ferdinand Demange, baptisait, dans la vieille église d’Undervelier, qui porte marquée à sa tour son origine du XI e siècle, le nouveau-né de Joseph Blanchard et de son épouse Anne-Marie Pétermann. Le parrain de l’enfant s'appelait Jean-Pierre Duplain; c'est pourquoi le nouveau chrétien reçut pour patrons au baptême les noms de Jean, l’apôtre de la charité et de la douceur, et de Pierre, dont il devait partager la foi et le dévouement au Seigneur Jésus. La marraine, simple paysanne comme la mère, était Elisabeth Prené : tous appartenaient à la paroisse d'Undervelier, qu'ils édifiaient par leur vie sérieusement chrétienne. Messire Demange, qui baptisa le petit Blanchard, était de Delémont ; ses talents, ses vertus, sa science, le distinguèrent entre tous les membres du clergé du diocèse ; d’Undervelier, il fut appelé, en 1772, à la cure importante d’Alle et ensuite au conseil ecclésiastique du Prince-Evêque de Bâle. Après la révolution il vint chercher une retraite chez son frère, curé de Courfaivre, et il y mourut plein de mérites.

Ce fut durant l’administration de ce prêtre éminent que s’écoulèrent les premières années de l’enfant de bénédiction qui devait être un jour le saint curé de Soyhières. Sa pieuse mère lui donna avec le lait les premières leçons de la vie chrétienne. Souvent, suivant l’usage des femmes de la paroisse, elle le portait à la grotte de sainte Colombe et le mettait sous la garde de cette illustre patronne d’Undervelier. Dans cette caverne qui mesure 80 pieds de profondeur sur 72 de large et 125 de haut, une source limpide s’échappe de la voûte et remplit un bassin. Une ancienne tradition veut que sainte Colombe d’Espagne a passé dans cette grotte quelques années, livrée à la contemplation des choses de Dieu. On assure encore que cette sainte habita également une autre grotte, qui porte son nom, sur la montagne de Frenois, au-dessus de Soulce. Cette bienheureuse vierge était née en Espagne d’une famille royale mais païenne. Pour être chrétienne, elle quitta sa patrie à l’âge de seize ans et parvint à Vienne en Dauphiné où elle reçut le baptême. Elle souffrit le martyre à Sens, le 31 décembre, en l’an de grâce 274.

Quoi qu’il en soit su séjour de sainte Colombe dans la grotte d’Undervelier, il est certain que cette sainte vierge y était honorée de temps immémorial. Le P. Moreau, religieux à Lucelle, vers la fin du siècle dernier, assure que nombre de prodiges étaient opérés tous les jours dans cette caverne. " Les femmes, dit-il, non seulement du pays, mais encore celles des provinces étrangères, surtout du comté de Bourgogne et de la Lorraine, animées d’une foi vive, portent dans cette grotte leurs enfants faibles, débiles et rachitiques. Ces pieuses mères se mettent à genoux devant la croix qui est à l’entrée de la caverne ; elles prient dévotement, et, les prières faites, elles plongent leur enfant dans l’eau, leur font recevoir une douche fortifiante sous la cascade qui tombe du rocher, puis retournent gaies et contentes, bénissant et glorifiant le Seigneur qui leur a accordé dans ce lieu l’accomplissement de leurs vœux. Plusieurs enfants débiles y ont été portés ; plusieurs adultes estropiés y sont arrivés avec des béquilles ou conduits dans une voiture ou sur un chariot, en sont sortis parfaitement guéris. "

Le R.P. Vautré, profond théologien et professeur à Bellelay, attesta en pleine chaire, à Undervelier, qu’il avait retrouvé la santé dans la grotte de sainte Colombe. Le Prince-Evêque de Bâle, Joseph de Roggenbach, encouragea la dévotion à la sainte martyre, en faisant placer dans la caverne d’Undervelier deux statues en terre cuite de sainte Colombe et de son ourse, dues au ciseau de M. l’abbé Aubri, artiste célèbre de ce temps.

Le jeune Blanchard annonçait d’heureuses dispositions ; sa piété, sa candeur, son ardeur à l’étude, une grande facilité et des talents réels fixèrent l’attention de Messire Joray, qui avait remplacé M. Demange comme curé d’Undervelier. Il prit à cœur l’instruction du jeune homme ; lui donna les premières leçons de latin, et parvint à pousser le studieux enfant jusqu’à ses humanités. A la rentrée de 1779, Jean-Pierre Blanchard fut reçu en première de rhétorique au collège de Porrentruy. Les Jésuites n’y enseignaient plus depuis 1773. C’était alors le prince Wangen lui-même qui avait le titre de principal du collège ; et se faisait remplacer dans la direction de l’établissement par un ancien Jésuite, le P. Fr. Ris, Bavarois.

Le collège comptait alors 202 élèves et 11 professeurs. Le jeune Blanchard eut pour maître, en première de rhétorique, un ancien Jésuite de Boécourt, le P. Blanchard qui était probablement de ses parents.

Parmi ses condisciples, on remarquait le jeune Scheppelin, qui fût un avocat distingué de la cour du Prince, Jean-Baptiste Rottet d’Undervelier, qui devait être plus tard curé de Mervelier et supérieur du séminaires de Porrentruy, Ferdinand Koetschet, mort curé de Courroux, etc. Blanchard tint aussitôt un rang distingué dans sa classe. Les programmes de l’ancien collège de Porrentruy attestent les succès du jeune élève durant cette première année ; deux prix d’histoire et d’arithmétique, plusieurs accessits de vers, de discours, de style épistolaire.

L’année suivante, notre jeune homme fit sa seconde de rhétorique sous le P. Cuenin, ancien Jésuite, qui fût plus tard et mourut curé de Porrentruy. Les succès dépassèrent ceux de 1780. Blanchard rapporta à ses heureux parents les premiers prix de discours latin et de mathématiques, avec plusieurs premiers accesits. En 1782, Jean-Pierre Blanchard suivit les cours de philosophie donnés par le P. Gouvie, Alsacien, qui était aussi Jésuite et de l’ancie corps enseignant du collège. Le jeune philosophe subit avec succès ses examens et occupa la troisième place, tandis que le jeune Rottet tenait le premier rang. A l’examen public, Blanchard fut le second, laissant loin derrière lui son ami Rottet. Le seconde année de philosophie fut donnée par le P. Mouttet, Jésuite d’Alsace. M. Blanchard occupa dans les programmes de cette classe le deuxième et le troisième rang. Il avait alors 21 ans ; il avait trouvé à Porrentruy une maison très honorable où il avait rempli en même temps les fonctions de précepteur. C’était un moyen facile pour l’étudiant de suivre, sans bourse délier, les cours du collège. Le jeune Blanchard sut gagner l’affection et l’estime de ses hôtes qui gardèrent de lui le meilleur souvenir. Sa vie exemplaire annonçait de solides dispositions à l’état ecclésiastique. Ses parents bénissaient Dieu qui leur préparait une si grande joie ; Jean-Pierre commença ses études théologiques sous les Pères Falcino, Roé et Buol, en 1784 ; il les poursuivit avec succès l’année suivante et le 8 novembre 1785, il fut reçu au séminaire diocésain de Porrentruy qui était alors sous la direction du vénérable curé de Mervelier, M. Joseph-Aloyse Baur.

M. l’abbé Blanchard entra avec bonheur dans cette sainte maison qui était depuis si longtemps le but de tous ses vœux. Il fut séminariste modèle et ses supérieurs prévirent dès lors que Dieu le prédestinait à la sainteté de la vie et à la perfection du ministère sacerdotal. Il reçut le sous-diaconat dans l’église du collège, des mains du prince-évêque de Bâle, Mgr de Roggenbach, le samedi des Quatre-Temps de la Trinité, le 2 juin 1787. Ce fut le même pontife qui lui conféra le diaconat, le 22 décembre de la même année, et enfin la prêtrise, le 17 mai 1788, la veille de la Très Sainte Trinité. Il avait 26 ans. Son compatriote, l’abbé Rottet, fut ordonné le même jour.

La joie fut grande à Undervelier quand on vit revenir les deux nouveaux prêtres, apportant à leur paroisse fière et heureuse de ses enfants, les grâces et l’honneur de leur sacerdoce. La maison Blanchard s’était mise en fête ; on avait préparé dans le haut la plus belle chambre pour recevoir et loger le prêtre de la famille. La vieille église s’était parée, elle aussi, et les fêtes y furent solennelles et touchantes. Le jeune prêtre portait sur son visage les traces de la vie austère qu’il avait menée jusque là et qui marqueront toutes les étapes de sa carrière apostolique. Il était maigre, pâle, de taille moyenne, mais si modeste qu’il rappelait les saints de la Compagnie de Jésus qu’il avait e si grand honneur.

Sa petite chambre, tournée vers la forêt, lui semblait un paradis ; il y passait de longues heures dans l’oraison et s’il gagnait parfois le bois du voisinage, c’était pour y dire son bréviaire ou pour pousser ses pas du côté de l’église, où il priait longtemps, ou pour visiter la grotte où sa mère l’avait porté enfant aux pieds de sainte Colombe.

La révolution obligea l’abbé Blanchard de chercher un refuge dans un pays étranger, Quand les prêtres furent menacés, il se cacha dans sa maison paternelle Où il espérait échapper aux recherches de la police et des sans-culottes. Sa cellule lui semblait une retraite impénétrable et il y avait retrouvé la vie et le calme du séminaire. Il n’en jouit pas longtemps. Une nuit les gendarmes de la république frappent à la porte de la maison où se cache le jeune prêtre.

A ce bruit, la marâtre de l’abbé court placer une échelle à la fenêtre de sa chambre, et lui crie de descendre. Il essaie de s’échapper par cette voie ; la forêt est à deux pas et il aura bientôt disparu. Mais les gendarmes surprennent le pauvre fuyard au bas de l’échelle ; il est arrêté, il va être conduit en prison ; l’échafaud suivra. On prie, on supplie, on attendrit les gendarmes. Ils cèdent à tant de prières et aux larmes des parents du prisonnier. Il peut s’échapper et gagner la forêt, puis la prévôté de Moutier, couverte par la neutralité helvétique.

Le clergé de l’évêché de Bâle, son évêque en tête, prenait le chemin de l’exil. L’abbé Blanchard chercha un asile en Allemagne. Il avait fait de solides études, il était instruit, dans les lettres et dans les sciences ; il avait exercé plusieurs années les fonctions de précepteur et était façonné aux usages de la bonne société. Il eut bientôt trouvé un préceptorat dans une honorable famille où il fut apprécié à sa juste valeur. Lui-même s’instruisait en instruisant les autres, et c’est dans ce poste qu’il se familiarisa avec la langue allemande qu’il sut bientôt parler et écrire avec la plus grande pureté.

La persécution continuant à sévir dans son pays, il se décida à accepter la cure de Rollingen, dans le Grand-Duché de Baden. Ce poste important, offert à un étranger, attestait les mérites reconnus et la considération dont jouissait l’abbé Blanchard. M. Blanchard remplit, d'abord les fonctions de chapelain au château du prince de Verrenvog, où sa piété et la sainteté de sa vie lui gagnèrent tous les cœurs.

En 1803, (le 15 juillet) il fut nommé curé de Kolbingen, dans le district de Tuttlingen, près d'Ulm. Durant 13 ans, il administra cette paroisse avec un zèle et un dévouement qui aujourd'hui encore, après 64 ans, sont demeurés dans la mémoire de cette religieuse population. Le nom de M. Blanchard n'est prononcé qu'avec respect à Kolbingen et on rapporte à son excellente administration, l'esprit de foi et les solides convictions qui distinguent cette paroisse.

Le doyen d'Ulm, M. Joseph Schoenveiler qui fut, durant 17 ans, curé de Kolbingen, de 1848 à 1865, et aujourd'hui curé à Bollingen, et son successeur, M. A. Frisch, curé actuel de Kolbingen, ont recueilli avec soin les traditions et les souvenirs qui se rattachent au vénérable M. Blanchard; ils ont interrogé des personnes qui l'ont connu, qui ont reçu de lui les premiéres notions de religion et qui méritent toute créance. Leur témoignage est donc très digne de foi. Tous s'accordent à dire, et la chronique paroissiale le dit expressément, que M. Blanchard se distinguait particulièrement par sa continence, sa sobriété et sa discrétion. Malgré toute la surveillance qu'on exerçait sur chacun de ses actes, on ne put parvenir à découvrir en lui une faiblesse ou une faute.

On se plaignait bien un peu de la longueur de ses offices, qui se prolongeaient d'ordinaire jusqu'à 11 heures et demie. Le peuple disait: " à la communion, il n'avance plus." Il prêchait lentement et longuement, et parfois l'auditoire s'impatientait. Mais le saint homme ne paraissait pas s'apercevoir de ces mouvements et il continuait à officier avec la gravité et la piété qui semblaient le ravir aux choses de cette terre et l'absorber dans la contemplation d'un autre monde.

S'il parlait longuement en chaire, voulant donner à sa paroisse une connaissance exacte et complète des choses de Dieu et de la religion, il était d'autant plus sobre en paroles dans ses relations avec le monde. Interrogé un jour par une femme de sa paroisse sur le motif qui lui faisait conserver sa lumière pendant la nuit, il répondit : " pour voir clair. " On s’amusa beaucoup aux dépens de la curieuse.

On lui annonça un matin la mort d’un paroissien qu’il n’avait pas eu le temps d’administrer ; il en fut terrifié et dans sa peine, on ne lui entendit prononcer que cette parole : Potz ! qu’il répéta continuellement sans rien ajouter. Il avait eu une servante qui, malgré ses exemples et ses avis, avait donné du scandale. Il fut longtemps sans vouloir en prendre une autre à son service, et comme on lui recommandait une fille à qui l’on attribuait les meilleures qualités, il la dit à la femme qui insistait pour la lui faire accepter : " Si vous la connaissez si bien, prenez-la pour vous. "

En arrivant à Kolbingen il prit ses repas l’auberge de l’Agneau. Quand c’était jour de réjouissance, il se faisait apporter sa nourriture dans sa maison, parce que disait-il, ces jours-là, le däpel (comme il appelait le démon), était là. Le beau-père de l’aubergiste de l’Agneau était avoyer. Un jour, il le vit souscrire continuellement des actes et il dit très posément : " l’avoyer Gaukel signe sans cesse, sans savoir qu’il signe contre son âme ".

Le laconisme du curé Blachard l’avait fait surnommer le discret et comme il était petit de taille, on l’appelait encore Blankardli, le petit Blanchard. Ce qui n'ôtait rien au respect qu'on lui portait. On écoutait sa parole et on était docile à ses appels. Il aimait les processions et les pèlerinages. Souvent, il s'en allait avec sa paroisse au mont de la Trinité, près de Spaichingen; il poussait même ses pieuses pérégrinations, suivi d'un grand nombre de ses paroissiens jusqu'à Rottveil, à 6 lieues de Kolbingen, où se trouvait une chapelle appelée Repos du Christ et qu'on disait avoir été bâtie par des Suisses.

M. Blanchard avait encore coutume de faire seul de fréquents pèlerinages au Velschenberg à une lieue et demie de Kolbingen. Il y avait là une église bâtie au milieu du siècle passé avec les offrandes des pèlerins qui venaient en foule y vénérer une ancienne statue de la Sainte Vierge, d'origine italienne. A côté de l'église, on avait bâti une maison pour les confesseurs et le sacristain. M. Blanchard se rendait souvent à ce sanctuaire où il trouvait à satisfaire sa grande dévotion envers l'auguste mère de Dieu. Il partait d'ordinaire le soir et revenait à Kolbingen pendant la nuit; le chemin était très difficile et pénible. Le directeur du pèlerinage était alors un saint prêtre, exempt de toute idée joséphiste c'était le confesseur de M. Blanchard, qui l’avait en grande estime. Le pieux directeur le lui rendait et se mettant à son tour sous la direction de son vénérable pénitent, il l'appelait son évêque. Ce digne prêtre fut plus tard curé à Vahlstetten et Böttingen et mourut à Flad en 1835

Les confesseurs du Velschenberg avaient le droit de bénir les mariages des environs, S'il s'en présentait; M. Blanchard aimait à voir ses paroissiens se marier dans le sanctuaire de la Sainte-Vierge ou ils étaient plus recueillis, parce qu'il n'y avait pas d'auberge et que la danse que le curé de Kolbingen haïssait si fort, n'était pas possible. Les curés voisins ne partageaient pas le sentiment du vénérable M. Blanchard et ils se plaignaient de voir leurs paroissiens déserter leurs églises les dimanches et fêtes pour aller recevoir les sacrements au Velscbenberg. On profita de leurs réclamations pour supprimer le pèlerinage en 1810 et renvoyer les confesseurs. Les fonds de l'église furent sécularisés. Les pèlerins n'en continuèrent pas moins à affluer au sanctuaire de la Mère de Dieu. L'autorité civile fit alors démolir l'église et la maison des confesseurs. Des ouvriers protestants de Tuttlingen se refusèrent à détruire un si bel édifice, construit depuis quelques années et en parfait état de conservation. Ce que des protestants ne voulurent pas faire, les catholiques de la petite ville de Mühleim sur le Danube, le firent. Ils transportèrent dans leur église le maître-autel et la statue rniraculeuse de la Sainte-Vierge et ils ne laissèrent que des ruines sur le Velschenberg.

La douleur du curé Blanchard fut immense à la vue de cet ignoble vandalisme. Il se refusa absolument à partager les dépouilles du vénérable sanctuaire. Son église très pauvre (elle a été rebâtie depuis et de l'ancienne il ne reste que la tour) était dépouillée d'ornements. Les paroisses voisines s'enrichissaient de ceux du pèlerinage supprimé. Il ne voulut rien accepter. Ses paroissiens lui en firent des reproches; il resta inébranlable dans son refus de prendre part au vol sacrilège du Velschenberg. Quand plus tard les paroisses d'Argovie refusèrent aussi de partager les dépouilles des couvents supprimés, le successeur de M. Blanchard à Kolbingen, le doyen Schönveiler, dit à ses paroissiens, comme il nous l'écrit lui-même: " Voyez, paysans, ceux-là sont loués, comme agissant noblement, qui imitent votre curé Blanchard, auquel vous reprochez de n'avoir pas voulu participer au butin volé sur le Velschenberg. " Quant aux prêtres, continue M. Schönveiler, qui contrairement à l'exemple de M. Blanchard, acceptèrent une part du vol, il est à remarquer que la plupart le pleurèrent amèrement. Quelque temps après la suppression du pélerinage de Velschenberg, le roi de Wurtemberg, Frédéric Ier passa à Kolbingen; il vit son vénérable curé, avec lequel il eut un long entretien. Plus tard, le prince, parlant de cette visite, déclara qu'il n'avait rencontré qu'un seul prêtre catholique, Blanchard, tant il avait été impressionné par le langage et la tenue de ce saint prêtre.

M. Blanchard aurait pu solliciter du souverain un poste plus avantageux, ou un accroissement de revenus, il se contenta de sa modeste position qui était voisine de la pauvreté. Il n'avait à Kolbingen qu'un revenu de 300 florins, à peine 2 francs par jour. La paroisse était très pauvre et éprouvée par des grêles fréquentes qui la ravagèrent neuf fois en dix ans, de 1800 à 1810. Un curé de Kolbingen avait compromis et réduit par une opération désastreuse les revenus dont jouissait ce bénéfice. A la fin du XVIIe siècle, il avait vendu les dots, obligations et dîmes de la paroisse qui rapportaient 1000 florins de rente annuelle à la société foncière d'Ulm, pour un revenu fixe de 300 florins. C’était un désastre pour la paroisse. M. Blanchard s'efforça par tous les moyens possibles de récupérer les droits de son bénéfice. On garde encore aujourd'hui dans les archives paroissiales de Kolbingen un mémoire sur papier timbré écrit de la main de M. Blanchard, par lequel il démontre aux juges l'injustice de cette aliénation et la nécessité de la résiliation de cet accord pour rendre à la paroisse le bien qui lui a été enlevé ! Ce mémoire atteste la science de M. Blanchard qui apportait pour soutenir ses réclamations les raisons les plus solides, appuyées sur le droit canonique dont il possédait une connaissance approfondie. Ses efforts pour rentrer en possession de la fortune de sa paroisse si malheureusement dilapidée, n'aboutirent à rien, et ses plaintes restèrent sans écho.

Heureusement que l'austérité de vie du curé de Kolbingen, son extrême sobriété lui permettaient de vivre avec le plus modique revenu. Sa vie tenait peu à la terre et on pouvait dire de lui que sa conversation était dans le ciel Sa réputation de sainteté était Si bien établie qu'on eut plusieurs fois recours à lui pour des exorcismes qui étaient restés impuissants dans la bouche des prêtres de ces contrées.

Un nommé François Schad avait fait un serment. La main qu'il avait levée pour le parjure, se trouva paralysée et on le crut possédé du démon. . Un charpentier de Reuquishausen, Donat Mattes, eut le même sort. Le curé Volz ne réussit pas à chasser le démon. On alla chercher M. Blanchard qui, s’adressant à l’esprit malin lui dit : " Coquin (Kerl) tu sortiras sans bruit. " Sur quoi, le démon lui reprocha d'avoir volé un kreuzer. à sa mère. " C'est vrai, répliqua le curé, mais je m'en suis servi pour acheter du papier pour mes études. " Plus tard, ce même Donat Mattes donna la mort à sa femme qu'il noya et jeta ensuite dans la fontaine. C'était en 1811; il fut condamné à mort et exécuté à Rottveil. Il demanda pour l'assister à ce dernier moment M. Blanchard qui lui prêta avec empressement le secours de son ministère.

Dans l'administration de sa paroisse, le vénérable curé se montrait très sévère à faire observer et à observer lui-même ponctuellement toutes les règles de la discipline ecclésiastique. On assure qu'un jour, il laissa à la sainte table, sans les communier, trois hommes qui s'y étaient présentés, sans avoir rempli les prescriptions de l'Eglise.

Il avait aussi une grande sollicitude pour l'instruction des enfants de Kolbingen, dont il encourageait les progrès par tous les moyens dont il pouvait disposer.

A l’époque des guerres du premier empire, le Wurtemberg eut beaucoup à souffrir et Kolbingen se vit menacé d’une ruine complète, dont son curé Blanchard parvint à préserver sa chère paroisse. C’était lors des batailles près d’Osteract et de Biptingen. Les Autrichiens avaient été vainqueurs ; à cette nouvelle, les habitants de Johannisdorf avaient tué un Français au dessus de Beuron Le châtiment ne se fit pas attendre ; les Français brûlèrent Johannisdorf qui fut entièrement détruit. De là les soldats français se dirigèrent vers le Bärenthal contre Kolbingen. Les Kolbingeois crurent qu’ils pourraient leur résister dans la forêt qui sépare le Bärenthal de leur village. Quelques coups de feu furent échangés dans cette forêt, mais aucun Français ne fut tué. Furieux de cette attaque inattendue, les soldats s’élancèrent sur Kolbingen menaçant de lui faire subir le sort de Johannisdorf. Aussitôt le curé Blanchard court à leur rencontre, suivi de ses paroissiens ; se jette aux pieds du capitaine et demande grâce et pitié pour son pauvre troupeau. A ces accents émus, devant les larmes du saint prêtre qui parlait sa langue, l’officier est touché ; il pardonne aux suppliants et se contente de quelques pièces de bétail qu’on se hâte de lui livrer. Kolbingen fut sauvé de l’incendie qui le menaçait grâce à M.Blanchard ; depuis ce temps, les Kolbingeois ont toujours dit : " C’est à lui qui priait si humblement et parlait la langue des Français, que nous devons que notre village n’a pas subi le sort de Johannisdorf. "

Ce dévouement infatigable du vénérable curé lui avait gagné l’affection et l’estime de tous ses paroissiens, aussi lorsqu’il se décida à les quitter pour retourner dans son pays, où on le rappelait, ils en furent très affligés et firent en vain tous leurs efforts pour le retenir au milieu d’eux. M. Blanchard se croyait obligé de renoncer à ce poste qu’il occupait depuis treize ans, pour régulariser par son départ la position du curé de Kolbingen.

Le modique revenu qui était alloué à cette cure était plus qu’insuffisant ; la disette de 1816 qui se fit sentir cruellement à Kolbingen dont les habitants durent vivre de racines ramassées dans les prés et les forêts, augmentèrent la détresse du pauvre curé. Il partit, persuadé que la vacance prolongée de sa paroisse forcerait le conseil ecclésiastique catholique du roi à prendre des mesures efficaces pour assurer au curé de Kolbingen un traitement suffisant. L’effet suivit les prévisions du saint prêtre. La cure resta vacante, aucun prêtre ne voulant occuper un poste oùla vie n’était pas possible. L’autorité se décida enfin à exiger de la société des barons d’Ulm un traitement convenable pour le curé de Kolbingen ou la restitution de tous les biens curiaux. La société consentit à élever ce traitement à 650 gouldens auxquels le fond religieux ajouta un subside de 69 florins. C’était assez pour faire vivre un prêtre à Kolbingen. M. Blanchard avait atteint son but, et ses successeurs lui durent cet acte de justice qui remettait la paroisse en possession de ses anciens revenus.

M. Blanchard reçut du roi, sur son instante demande, sa démission de curé de Kolbingen, le 16 septembre 1816.

Quand l’ancien évêché de Bâle cessa d’être français, et fut réuni au canton de Berne, on fit auprès du curé Blanchard des instances pour le faire rentrer dans le Jura. La cure de Roeschenz était alors occupée par un ancien religieux, vieillard impotent qui ne pouvait plus suffire à sa charge. M. Blanchard consentit à devenir le vicaire de M. Gobel qui se déchargea sur lui de l’administration de la paroisse. Ce fut au mois de novembre de l’an 1816, qu’il entra en fonctions à Roeschenz ; il avait alors 54 ans. Il apporta dans son nouveau poste, toutes les vertus qui l'avaient distingué sur la terre étrangère. C’était une prêtre modèle avec toutes les austérités de la vie religieuse et le détachement le plus complet des choses de ce monde.

Aujourd’hui encore, après 63 ans, on n’a pas oublié à Roeschenz le vénérable M. Blanchard. On se rappelle qu’il était d’une piété angélique et qu’à l’autel, il célébrait lentement, gravement et saintement les augustes mystères. On remarquait qu’il était absorbé dans une contemplation muette après la consécration, tant la présence de Dieu ravissait son cœur si plein de piété. Sa charité se traduisait par des actes qui excitaient l’étonnement et l’admiration. Un jour, il donna à un pauvre mal chaussé, les souliers neufs qu’il portait et mit à ses pieds ceux du pauvre qui prenaient l’eau de toutes parts. Il revint ainsi au logis. Mais il vivait seul, n’ayant pour tout logis qu’une pauvre chambre, faisant lui-même son petit ménage. Personne ne le gronda et il put continuer librement les exploits de sa charité.

Table des Matières


 

CHAPITRE II

 

M. Blanchard, curé de Soyhières, 1817.- Son portrait. Pauvreté volontaire.- Mortifications.- Jeûnes.- Bibliothèque.- M. Blanchard, théologien, juriste, mèdecin.- Sa piété, sa messe, sa prédication.

Après huit mois de cette vie de cénobite, on offrit à l’abbé Blanchard la cure de Sohyières que M. Périnat n’avait acceptée que provisoirement et comme administrateur depuis la mort de M. Fleury.

La voix de ses supérieurs était pour M. Blanchard la voix de Dieu ; elle l’appelait à Soyhières, il s’y rendit avec empressement et le 18 septembre 1817, il prit possession de ce poste. C’était un jeudi, le jour où l’Eglise célèbre la fête glorieuse des stigmates de Saint François d’Assise ; A 10 heures toute la population de Soyhières étaitréunie à l’église, heureuse d’accueillir son nouveau pasteur et de contempler ses traits vénérés.

Le commissaire épiscopal, M. le doyen Hennet de Delémont, présenta à la paroisse son curé, en présence du grand bailli M. de Wurstemberg, de l’administrateur démissionnaire, M. l’abbé Alexis-Germain-Philippe Périnat, et des curés du voisinage, heureux de faire cortège à leur vénérable confrère.

Il imposait le respect. Il était d’une taille moyenne, plus petit que grand ; ses cheveux noirs étaient ramenés sur le front, et tombaient sur le col de sa soutane, selon l’usage des ecclésiastiques d’alors. Sa tête petite portait les traces de l’austérité de sa vie. Sa maigreur était excessive et faisait ressortir la vivacité de ses yeux noirs, qui respiraient la timidité et la plus grande douceur. Le vénérable curé d’Ars, si populaire aujourd’hui, rappelait par sa physionomie et sa maigreur le saint curé de Soyhières. M. Blanchard portait toujours dans sa paroisse le costume ecclésiastique, la soutane, la ceinture, le rabat, la calotte noire. On sentait en le voyant l’homme de Dieu, vivant dans les régions supérieures et méprisant les choses de la terre. Aussi son presbytère était le plus pauvre de tous. Il vivait seul, sans ménagère, préparant de ses mains un modeste dîner. Que de fois, le dimanche en hiver, il trouvait, à son retour de l’office, le repas qu’il avait placé en partant, à la bouche de son poêle, entièrement brûlé. Il se contentait alors d’un morceau de pain et d’un verre d’eau.

De vin, il n’en avait pas dans sa cave. Quand il lui arrivait un hôte, il en envoyait chercher à l’auberge voisine, et c’était assez. L’eau de la fontaine lui suffisait et jusqu’à sa mort il ne connut pas d’autre breuvage.

Il fendait lui-même son bois, ne voulant pas demander l’aide et le temps de ses paroissiens occupés à leurs affaires.

Une pieuse curiosité suivait attentivement les actes du saint prêtre. Ce dénuement volontaire dans lequel il passait sa vie, excitait l’admiration et le respect. Ce n’était ni par avarice ou par quelque sentiment d’étroite parcimonie, qu’il se refusait jusqu’au nécessaire. On sentait l’homme de la mortification et de la pénitence, macérant sa chair et s’imposant les austérités des saints. Il portait un cilice et sa face amaigrie trahissait les secrets de sa vie pénitente. La nuit, on apercevait toujours sa lampe allumée ; il en passait une partie en oraison ; et ce n’était que vers une heure ou deux heures du matin qu’il se reposait quelque peu sur un sac de paille qui formait toute sa couche.

Le matin il ne prenait aucune nourriture avant midi ; il se contentait d’une cuillerée de sirop contre les coliques dont il souffrit plusieurs années. C’était la vie de l’anachorète avec toutes ses privations et son dénuement.

Cependant, M. Blanchard avait un trésor dont il était fort jaloux et qui était toute sa richesse. C’étaient ses livres. Il avait une belle bibliothèque, des ouvrages de choix, les Pères de l’Eglise, les théologiens illustres, les auteurs sacrés en renom ; il y avait aussi des ouvrages de droit civil et de droit canonique, des livres de médecine. Car le curé de Soyhières avait des connaissances variées et profondes. Théologien consommé, il passa sa vie à cette étude si profonde de la science sacrée. Dogme, morale, Ecriture Sainte, Histoire ecclésiastique, règles de l’Eglise, droit canonique, il connaissait pertinemment toutes ces branches si importantes et si difficiles, qu’il étudiait sans cesse aux meilleures sources. Aussi faisait-il autorité dans les réunions où l’on traitait quelque matière théologique. Lorsqu’il fallait se prononcer sur un cas difficile, apporter les autorités, appliquer les décisions des maîtres, il oubliait sa timidité naturelle, et sûr de sa science de bon aloi, il discutait modestement, exposant ses preuves, citant les auteurs et renvoyant de mémoire et sans se tromper jamais, au volume et à la page qui résolvaient la question en litige. Quand M. Blanchard avait dit, la cause était vidée. On avait reconnu sa science, son autorité, son étude approfondie des auteurs les plus autorisés. Il était aussi bon juriste que théologien. Il connaissait à fond non seulement le droit canonique qui s’imposait tout naturellement à ses études de prêtre ; mais encore le droit civil qui lui était aussi familier. Il pouvait traiter, comme un homme de loi, les affaires les plus difficiles, et donner les directions et les voies à suivre dans les questions les plus épineuses. Ses questions étaient pour ses paroissiens d’un grand prix et il leur a fait éviter par sa connaissance approfondie des lois et des habitudes du barreau, des procès coûteux et des divisions regrettables.

A ces études élevées, M. Blanchard joignait des notions de médecine qui lui étaient fort utiles dans les visites des malades de sa paroisse. Il pouvait d’un coup d’œil apprécier la gravité du mal et si besoin était, requérir la visite du médecin et, en attendant prescrire le traitement préparatoire, ou si le mal était léger, donner lui-même le remède ou indiquer les précautions à prendre pour le faire disparaître.

Le curé de Soyhières était donc un savant, qui étudiait sans cesse et qui cachait avec une modestie obstinée, le bagage scientifique amassé par lui pendant tant d’années. Il ne se livrait que forcé, mais quand il le fallait, il se montrait un vrai docteur et il ne laissait aucune question sans la résoudre pertinemment.

C’était rare, car le saint prêtre était tout entier à sa paroisse et à ses pauvres, auxquels il donnait son temps, ses affections, son argent.

Comme curé, il ne connaissait que les devoirs de sa charge et il les remplissait avec un zèle que rien ne pouvait lasser. Chaque jour, après les oraisons et les prières qui avaient absorbé une partie de la nuit et les heures matinales, il disait la messe, avec une piété et une attention qui édifiaient les assistants. Parfois cependant, pressés par leurs travaux, quelques uns de ses paroissiens trouvaient qu’il dépassait le temps ordinaire, tant il apportait de soin à recueillir sur la patène les particules sacrées après la communion. Un jour même, le maire de Soyhières ne put s’empêcher de faire un reproche amical sur sa lenteur au saint autel. Le bon curé lui répondit sans se troubler et avec ce sourire bienveillant qui lui était ordinaire : " Monsieur le maire, l’Eglise n’a jamais repris personne pour être trop lent, mais bien pour être trop habile, pour aller trop vite. " Et il continua à célébrer les saints mystères avec la même gravité et la même lenteur.

Tous les vendredis, il disait la messe pour les biens de la terre ; pendant laquelle on récitait des litanies qu’il avait composées lui-même et qui se terminaient par une très longue oraison.

Quand il faisait un orage ou que le temps était menaçant, il courait à l’église, tintait la cloche pour prévenir ses paroissiens et il restait en prière jusqu’à ce que tout danger fût passé.

Tous les dimanches et fêtes, il prêchait, c’était un devoir qu’il remplissait avec un zèle infatigable. Il ne se contentait pas de faire un sermon après l’évangile, selon l’usage de ces contrées ; ce sermon était destiné à ses paroissiens de langue française, mais il avait des allemands dans la section des Riedes, et dans les fermes relevant de Soyhières ; à ceux-là, il faisait encore chaque dimanche une instruction allemande après l’office. Un jour, il n’était resté à l’église qu’une seule femme pour l’entendre, et le bon curé prêchait avec le même feu que s’il eut parlé devant un nombreux auditoire. Le sacristain perdait patience : il s’approche doucement du prédicateur et lui dit tout bas qu’il lui laisse le soin de fermer la sacristie, que du reste il n’y a qu’une personne à son sermon. L’orateur, sans se troubler, lui répond :  " Si vous n’aviez qu’une brebis, ne lui donneriez-vous pas à manger ? " et il poursuit son sermon, qui ne dure pas moins d’une demi-heure.

Nous avons sous les yeux, plusieurs sermons du vénérable M. Blanchard. Ce sont de précieux témoins de sa foi, de sa science théologique, de son zèle pour le salut des âmes. Il semble, en les lisant, entendre de nouveau cette parole éloquente dans sa simplicité, plein de la plus saine doctrine, s’élevant à des considérations émouvantes, frappant et instruisant tout à la fois. La place nous ferait défaut si nous voulions reproduire en entier ces pages écrites avec soin, souvent raturées, accusant parfois la hâte de l’homme de Dieu, troublé dans son travail par les embarras du ministère paroissial, mais toujours théologien et père des âmes. Quelques extraits suffiront pour faire connaître le prédicateur, le curé, le vrai et solide chrétien ; le saint.

Table des Matières

  


CHAPITRE III

 

Sermons de M. Blanchard.- La perfection chrétienne. Fête d’actions de grâces de 1821 ; bienfaits de Dieu ; le grain de blé, etc.- Aux enfants de la première communion, pour le renouvellement.- Pour une fête de la Sainte Vierge.

 

Le deuxième dimanche après Pâques de l’an 1823, le vénérable curé prêcha sur la perfection chrétienne, prenant pour le texte de son sermon, ces mots de saint Pierre : " Croissez dans la grâce et la connaissance de Notre-Seigneur et sauveur Jésus-Christ. " (II Petri chap. III, V.18). Il définit le chrétien : C’est un homme appelé à travailler toute sa vie à sa perfection. Ce travail et cette occupation doivent durer toute la vie, et cela d’autant plus qu’elle est courte et de peu de durée. C’est une épreuve importante et nécessaire, mais courte. Car que sont 20, 30, 40, 50, 60 ans, 80 et davantage ? Tout cela n’est qu’un moment en comparaison de l’éternité. Il faut donc bien employer tout ce temps-là sans en rien perdre, l’employer à avancer et croître dans le bien, non seulement parce qu’il est court, mais encore parce qu’ici, ne pas avancer c’est reculer, comme dit saint Bernard : " ne pas croître en bien, c’est diminuer. " Si vous cessez de combattre, dit ce saint Père, si vous voulez reposer et rester les bras croisés sans rien faire, pour ainsi dire, tandis que vos ennemis vous attaquent de toutes parts, et ils le font toujours, les ennemis de votre salut, car ils ne dorment pas, si vous cessez de combattre vous êtes vaincus. Si vous prétendez demeurer fermes, en vous tenant oisifs, vous êtes reversés. Dès qu’on ne veut pas être meilleur, et qu’on ne travaille pas à le devenir, on cesse d’être bon ; ce sont toujours les paroles de saint Bernard (epist.,IX) ; voilà pourquoi saint Paul regardait en avant et point en arrière, il ne s’amusait point à perdre le temps en regardant en arrière, c’est-à-dire en regardant le bien qu’il pouvait avoir fait avec la grâce de Dieu, mais il regardait devant soi, pour voir le chemin qui lui restait encore et le bien qu’il avait encore à faire. C’est ainsi que le chrétien doit regarder devant soi et voir combien il lui reste encore à faire pour l’éternité ! Jamais il ne doit s’arrêter, mais toujours avancer, tandis qu’il lui restera encore quelque chose à faire, et c’est ce qu’il lui restera toujours en cette vie.

Le chrétien doit donc se dire à soi-même et penser souvent à ce que disait Jules César, et dont il fit sa devise qu’il avait continuellement dans la bouche ; " qu’il croyait n’avoir rien fait, aussi longtemps qu’il lui restait quelque chose à faire. " En suivant cette maxime, César passant par nos pays, porta les armes romaines dans les Gaules, dans l’Allemagne , en Asie et pour ainsi dire aux extrémités de la terre.

Que les chrétiens et même ceux qui ont le mieux vécu jusqu’à présent, pensent de même, dans la plus importante de toutes les affaires, dans l’affaire de la perfection chrétienne ; et qu’il leur semble n’avoir toujours rien fait, aussi longtemps qu’il leur reste encore quelque chose à faire, quelque chose de bien, quelque vertu à pratiquer et à mieux pratiquer qu’elle ne l’a été jusqu’ici. Qu’ils ne se lassent jamais de faire le bien, car on cesse d’être bon, encore une fois, comme dit saint Bernard, dès qu’on ne veut et ne travaille pas à devenir meilleur. "

N’est-ce pas là le secret qui a fait de M. Blanchard un saint. Il croyait n’en avoir jamais assez fait pour Dieu et pour son salut. Aussi sa vie ne fut qu’un avancement perpétuel et infatigable dans le chemin de la perfection chrétienne. Nul n’en pouvait parler plus pertinemment, et son exemple appuyait devant sa paroisse l’autorité de sa parole.

A propos de la fête d’actions de grâces, qui se célèbre chaque année dans toute la Suisse, le troisième dimanche de septembre, le vénérable curé fit plusieurs fois ressortir d’une manière frappante l’action de la divine Providence et son infinie bonté pour l’homme. En 1821, il s’exprimait ainsi :

" Comme Dieu avait institué lui-même dans l’ancienne loi, la fête de la récolte ou la grande fête d’actions de grâces, après la récolte et la moisson, il est bien juste de continuer cette fête, puisque Dieu n’a pas cessé d’être notre bienfaiteur, mais qu’il continue de l’être et de pourvoir à nos besoins et à notre entretien, en ordonnant à la terre de produire de quoi nous nourrir et nous vêtir ; en un mot, en faisant pour nous ce qu’il a fait dès le commencement pour ses créatures… Il fait même des merveilles pour notre entretien.

Tous les jours, nous voyons le soleil se lever, paraître le matin pour nous donner le jour et disparaître le soir, lorsque nous n’avons plus besoin de sa lumière. Par là, il nous donne la nuit pour pouvoir jouir du repos ; et cela chaque jour, et cela depuis le commencement du monde, voici depuis plus de quatre, de cinq et près de six mille ans.

Le soleil éclaire tout, échauffe tout, anime tout. La terre nourrit des mille et des mille, si pas des millions de différentes sortes d’animaux, produit des remèdes, des herbes salutaires pour les malades, donne et fournit l’eau nécessaire aux fleuves, aux rivières, aux lacs, aux fontaines, pour qu’elles ne tarissent pas. Tout cela, ne sont-ce pas des merveilles de la divine sagesse ? Et celui qui les fait ces merveilles, ne pense-t-il pas à nous ? Dieu qui a ainsi tout ordonné, tout arrangé dans la nature pour le service de l’homme, et pour notre usage, ne montre-t-il pas, ne fait-il pas voir par là qu’il est notre père et notre bienfaiteur et ne cesse de l’être ? Mais parce qu’on voit ces merveilles tous les jours et qu’on y est accoutumé, on n’y pense pas, on n’y fait pas attention. Voilà pourquoi on reconnaît si peu la divine Providence ; voilà pourquoi on se confie si peu en elle, qu’on se croit oublié de Dieu aussitôt qu’on se trouve dans quelque besoin, malgré que l’on ait tous les jours des preuves de ce que Dieu fait pour l’homme et que l’on ait sous les yeux des marques sensibles et merveilleuses de sa Providence infinie.

C’est particulièrement dans les grains que vous venez de moissonner et dont vous avez fait la récolte, que nous trouvons et voyons des merveilles, des prodiges de la sagesse et de la providence de Dieu, qui nous prouvent qu’il est notre père et bienfaiteur et que nous lui devons notre reconnaissance. Si vous ne voyez des signes, des merveilles et des prodiges, vous ne croyez pas, pourrait-on dire aux chrétiens de nos jours, comme Jésus le disait aux Juifs. Eh bien, en voici des merveilles et des prodiges que vous avez déjà assez vus, mais sans y avoir jamais fait assez d’attention…

Salomon fut d’abord le plus sage des rois et fit bien voir sa sagesse. Il en donna des preuves convaincantes en bâtissant le temple de Jérusalem, un temple qui passait pour une des sept merveilles du monde, ou même pour la plus grande. Néanmoins avec toute sa sagesse et sa magnificence, il n’a pas été si bien vêtu dans toute sa gloire, nous dit le Sauveur, qu’une fleur de lys l’est naturellement et selon l’ordre et les lois que Dieu a donnés à la nature. Non, et Salomon n’était pas en état de produire seulement un brin d’herbe, comme nous en foulons aux pieds sans y faire attention. J’en dis à plus forte raison des grains, des blés, des fruits de la terre destinés et créés pour la nourriture de l’homme. Nous y voyons des merveilles surprenantes de la sagesse divine pour les produire, les conserver et les multiplier.

Un grain de blé, jeté en terre, qui germe et qui croit, nous donne notre nourriture. Dieu infiniment sage a tellement créé ce grain, qu’il en renferme encore en soi une quantité d’autres pour ainsi dire infinie. Si l’on examine un tel grain avec un verre qui grossit les objets, avec un microscope, on trouve et on remarque dedans, encore mille et mille autres petits grains que l’œil ne saurait apercevoir sans l’aide de ce microscope. Chacun de ces petits grains germera, poussera, et deviendra mûr, l’un cette année, l’autre une autre. L’homme ne peut rien faire ni produire de semblable. Un horloger fait une horloge, une montre, et lorsqu’elle est gâtée et usée, tout est fini ; au contraire, c’est alors qu’il produit. Car Dieu l’a ainsi ordonné, et tellement arrangé la nature de ce grain de blé, que de lui, il en doit croître pour ainsi dire un nombre infini jusqu’à la fin du monde. N’est-ce pas là une merveille, un prodige que nous découvrons dans la conservation des grains ?

Ce que l’homme fait, ce qui n’est que l’ouvrage de ses mains, ne dure pas longtemps. Des palais magnifiques qui furent bâtis, il y a à peine 300 ans, ne sont plus aujourd’hui que des tas de pierres, de vieux restes, des débris ; mais les œuvres du Seigneur durent toujours. Le grain le blé que nous voyons croître chaque année, sont encore toujours les mêmes sortes qu’il y avait au commencement du monde, quoique ces grains, ces blés aient déjà nourri jusqu’à présent des millions d’hommes, et malgré que tant de grain et de blé périsse par la gelée, la grêle, les pluies, surtout les années stériles, et malgré que tant soit détruit ou brûlé par les armées ennemies et les chevaux en temps de guerre, chacun en mange et il se trouve toujours autant de nouveaux grains que l’on avait consommé ou plus. Il est évident qu’il a fallu la sagesse infinie d’un Dieu pour établir un tel ordre dans la nature, par lequel tous les hommes, dans tous les temps et tous les lieux, pussent être nourris et entretenus. Et non-seulement la conservation, mais la multiplication des grains est une merveille de la Sagesse infinie de Dieu et de sa Providence. On prétend que dans l’espace de 22 ans, un seul grain de blé produit plus de grains qu’il n’y a de grains de sable dans toute la terre, et quand même un grain de blé n’en devrait produire que dix autres par an. Or il n’y a pas un grain seul, mais il y en a des millions de mille qui produisent encore bien plus de millions d’autres grains.

Qui pourrait ici comprendre la sagesse de Dieu, qui pourra l’admirer assez, la comprendre ? Et sa bonté ! qui y pense ; qui y fait réflexion à ces merveilles ? Il déploie toute sa sagesse pour nourrir ses enfants, ses créatures, les hommes, et cela ne fait pas d’impression ; parce que nous sommes accoutumés à ces merveilles, qui se passent devant nos yeux. Oh ! vraiment nous devons à Dieu pour cela notre amour et notre reconnaissance.

Nous la lui devons même pour tout, puisque tout bien vient de Dieu. Il n’y a que le péché qu’il déteste et qui ne vient pas de lui. L’apôtre saint Paul veut que nous remercions Dieu en tout, de tout et pour tout, parce que tout est un bienfait de Dieu, tout vient de lui, arrive par sa permission et volonté, excepté le péché qu’il ne veut pas et qui vient de la malice de l’homme. Les afflictions, les tribulations, les grêles, les orages sont donc même aussi des bienfaits de Dieu, qu’on les envisage comme on voudra. Quand même ce seraient des châtiments ; il est facile de les tourner en bienfaits, puisque Dieu, comme un bon père, veut ramener à lui ceux qui s’en sont éloignés, les corriger, les changer, les sauver, ou s’ils ne sont pas pécheurs, s’ils sont justes, Dieu veut les perfectionner, les affermir dans sa grâce, augmenter les mérites…

C’est donc un devoir indispensable de reconnaître les bienfaits, et celui qui s’acquitte de ce devoir, de quel repos ne jouit-il pas, déjà dès ici-bas ? Vraiment une telle reconnaissance fait son bonheur. En tout et partout, il reconnaît la bonté de Dieu, il regarde de toutes parts les bienfaits de Dieu ; en tout il reconnaît que Dieu veut son bien, son bonheur. "  Dieu est mon bienfaiteur, pense-t-il, c’est lui qui gouverne le monde, il ordonne et dispose tout, quoiqu’il puisse m’arriver, pour mon bien, mon bonheur ; dans quelque situation que je sois, il me porte sur ses bras. "

Celui qui reconnaît ainsi en tout et partout la bonté de Dieu et ses bienfaits, ne saurait manquer de trouver son bonheur, car cette pensée doit le consoler, le tranquilliser, le rendre content. Ce sont ces sentiments de reconnaissance qui rendirent Job heureux même au milieu de ses malheurs. Après avoir perdu ses biens, ses enfants même, après que la foudre et la tempête lui eurent enlevé ses troupeaux, que la grêle eût ravagé ses possessions et ses biens, il dit avec résignation et tranquillité : Dominus dedit… Si nous avons reçu le bien de la main de Dieu…

De tels sentiments qui reconnaissent pour bon et bien fait tout ce qui vient de Dieu, sont les sentiments d’une véritable reconnaissance. Elle se manifeste par la résignation à la volonté de Dieu et par la volonté d’observer ses commandements. Une telle reconnaissance engage Dieu à redoubler et à multiplier ses bienfaits ; au moins elle en attire de nouveaux.

C’est avec ces sentiments que nous devons prier aujourd’hui et remercier le Seigneur de ce qu’il a bien voulu nous donner… "

C’est ainsi que parlait à cœur ouvert, le vénérable curé de Soyhières ; sa bouche révélait les secrets de sa belle âme toujours pleine de l’amour de Dieu et de la reconnaissance due à ses bienfaits.

Une autre année, il développait le même sujet avec autant de feu, multipliant les preuves de la bonté de Dieu qui éclataient pour lui de toutes parts : " Elevons nos yeux vers le Ciel, s’écriait-il, portons nos regards en haut, regardons à côté et au-dessous de nous : que verrons-nous ? Nous sera-t-il possible de voir et de trouver quelque chose dans toute la nature, qui ne soit employé, pendant le cours de l’été surtout, à notre service ? Le soleil, ce grand flambeau, ce grand feu et brasier qui éclaire et échauffe la nature, c’est-à-dire cet univers, nous a éclairés de sa lumière ; il a fait mûrir les fruits de la terre, a préparé la moisson ; l’eau qui depuis le moment de la création coule pour le service de l’homme, a continué d’arroser et de fertiliser nos campagnes. Toute la nature est encore toujours en mouvement et occupée à travailler pour l’homme, à lui rendre service, et cela parce que tels sont les ordres du Tout-Puissant. C’est Dieu qui l’ordonne ainsi et qui veut continuellement nous combler de bienfaits.

Mais entrons dans le détail. Les orages et les tempêtes qui nous ont menacés, ne pouvaient-ils pas nous perdre, ravager nos campagnes, et détruire les fruits de la terre, comme l’ont éprouvé tant d’autres contrées ? La foudre pouvait nous frapper ; la grêle aurait pu faire de bien plus grands ravages ; elle aurait pu enfoncer dans la terre et enterrer pour ainsi dire toutes nos espérances et la meilleure, la plus brillante espérance d’une riche moisson ; et que cela ne soit pas arrivé et qu’au contraire Dieu nous ait laissés recueillir avec joie et contentement les fruits de la terre, n’est-ce pas un bienfait particulier qui mérite notre reconnaissance ? La mortalité, des maladies auraient pu vous enlever, à vous, pères et mères, vos enfants et à vous, enfants, vos pères et mères, vos parents, vos proches, les animaux, votre bétail ; et que rien de tout cela ne soit arrivé, n’est-ce pas un bienfait ?

Depuis la dernière fois que vous fûtes ici assemblés, pour remercier Dieu après la récolte et célébrer la fête d’actions de grâces ; point de mort, du moins dans la paroisse, à l’exception d’une seule personne âgée, toujours maladive et souffrante, que la mort a délivrée des misères de cette vie. Que la plupart d’entre vous soient en bonne santé, que ni le feu du ciel, ni les incendies n’aient perdu les hommes ni détruit les maisons ; que nous jouissions de la paix, que le feu de la guerre ne soit plus rallumé et n’enlève plus vos enfants comme les années passées pour les mener à la boucherie, qu’il y ait même apparence que si le fléau de la guerre tourmentait et troublait de nouveau l’Europe, nous en serions exempts, comme un peuple neutre et isolé, séparé des autres, ne compterez-vous rien de tout cela pour un bienfait et bienfait particulier ? Et si nous jetons les yeux, chacun de nous sur sa propre personne, que remarquerons-nous ? De combien de dangers qui nous menaçaient, la Providence nous a-t-elle préservés ? Ici il n’eût fallu qu’un faux pas et vous seriez tombés d’une hauteur, d’un arbre, d’un précipice et Dieu vous a retirés du danger. Là vous craigniez une attaque au milieu des ténèbres de la nuit, mais la Providence de Dieu veillait sur vous, et son ange vous a gardés et préservés de tout mal.

Mais parlons des bienfaits et des grâces surnaturelles que nous recevons journellement. Dieu nous a fait, à moi, à vous, et à chacun de nous, jusqu’ici tant de grâces que si un des sauvages et des idolâtres de l’Amérique ou de quelqu’un de ces nouveaux pays que l’on découvre de nos jours, en avait tant reçu, il serait peut-être déjà un saint. Oui, si un idolâtre entendait tant parler de Dieu, de Jésus-Christ, de son évangile, de ses devoirs, de la vertu et des moyens de l’acquérir, du péché et de l‘horreur qu’on doit en avoir, que les chrétiens parmi lesquels nous vivons, certainement il y a tout sujet de penser et de croire qu’il en serait touché et ferait bien un meilleur usage de toutes ces grâces que n’en font les chrétiens, qui ne les estiment pas assez parce qu’elles sont trop communes, pour ainsi dire, parmi eux. Mais ces mêmes grâces, si nous voulons y faire attention, plus elles sont communes, plus elles sont multipliées, plus elles sont fréquentes, plus elles sont grandes dans le fond, plus grand est le bonheur des chrétiens qui en jouissent, s’ils savaient les apprécier, les estimer et en profiter. Ces grâces si fréquentes et si communes sont des faveurs et des bienfaits particulier que Dieu nous accorde à vous et à moi et à une infinité de chrétiens… et qui réclament toute notre reconnaissance. "

Le 2e dimanche après Pâques, le vénérable curé faisait renouveler leur première communion aux enfants de la paroisse. Voici comme il leur parlait en 1821 :

" Ce n’est pas assez de vous être préparés à la communion, ce n’est pas assez de la recevoir aujourd’hui et de communier en ordre selon l’intention de Jésus-Christ et l’esprit de l’Eglise pendant la messe, pour vous rappeler encore une fois votre première communion, les engagements que vous y aviez pris et les grandes promesses que vous avez faites au pied des fonts du baptême, après l’avoir reçue. Tout cela ne suffit pas encore, et il y a quelque chose de plus à faire. Tout cela ne serait qu’une action passagère, d’un ou de quelques moments, ou tout au plus d’un jour. Si vous ne pensez à Jésus-Christ, à votre communion, à vos engagements qu’aujourd’hui, et si vous les oubliez déjà demain, il y a quelque chose de plus à faire. Votre communion doit produire des effets durables, de longue durée, et permanents et qui aient influence sur tout le reste de votre vie. La communion vous unit à Jésus-Christ. Par la communion on devient un avec Jésus-Christ, et si l’on est un avec Jésus-Christ, il faut penser, parler, agir comme Jésus-Christ. La communion doit vous donner les mêmes sentiments qu’avait Jésus-Christ. Vous devez donc après la communion penser comme lui, aimer et chercher ce qu’il aime et haïr ce qu’il déteste, le péché. Votre bouche doit parler comme Jésus ce qui est bon, convenable et honnête, vos yeux, vos mains, vos pieds, vos membres, toutes les puissances de votre corps et de votre âme, toute votre personne doit faire le bien, comme Jésus ne faisait que le bien et jamais le mal. Par la communion Jésus-Christ vous nourrit de sa chair, comme un Père nourrit ses enfants à sa table. Admis à la table sacrée, comme les enfants d’une même et grande famille qui est l’Eglise, admis à la table d’un Dieu, vous voilà donc devenus les enfants de Dieu.

Pensez bien à cette grande dignité, pensez-y aujourd’hui, pensez-y demain, pensez-y toute votre vie, afin de vous comporter et de vous conduire toujours d’une manière digne des enfants de Dieu déjà par le bienfait de la création, si le démon et le péché originel n’avaient détruit cette qualité. Vous l’avez recouvrée par la grâce de la Rédemption. Par le baptême vous êtes devenus, à proprement parles, derechef enfants de Dieu et surtout par la communion. Ah, quelle qualité ! quel bonheur ! être les enfants de Dieu. On regarde comme un bonheur dans le monde d’être né de parents grands et puissants ; c’en est un bien plus grand d’être l’enfant de parents braves, craignant Dieu, pieux et vertueux. Mais ce qui est bien plus encore, et le plus grand bonheur, c’est d’être l’enfant de Dieu, d’avoir Dieu pour Père. Autant Dieu est au-dessus de tous les grands, autant le bonheur d’être enfant de Dieu surpasse celui d’être né et d’être l’enfant de parents qui ont un grand nom. N’avez-vous pas entendu le passage de l’Evangile dont on a fait la lecture, ce qu’il est dit du Fils de Dieu ? Le Père éternel dit de lui : Voici mon bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection, il ne disputera point, il ne criera point, on n’entendra point sa voix dans les places publiques, dans les rues ; il usera de la plus grande douceur et bonté, même à l’égard de ses ennemis, il n’achèvera pas de briser, et il n’éteindra pas la mèche qui fume encore ; c’est-à-dire il ne punira pas et ne frappera pas encore les Juifs davantage, qui déjà sont assez malheureux et comme cassés de malheur et de misère, et frappés d’aveuglement, refusant de reconnaître le Messie, ils sont aveugles et ressemblent à une lumière qui s’éteint, à une mèche qui seulement fume encore. Jésus les a épargnés, ménagés et traités avec plus de bonté, quoiqu’ils fussent des ennemis, et il n’y a que lui de qui l’on puisse dire, ce que dit l’Evangile : Que l’Esprit de Dieu a reposé sur lui, et qu’il a fait voir une douceur qui était incomparablement au-dessus de la malice de ses ennemis, et qu’enfin le Père a mis en lui toute son affection. Il n’y a que Jésus-Christ, qui est le Fils de Dieu par nature et par excellence, de qui l’on puisse dire cela. Mais néanmoins il faut que Dieu puisse avoir plaisir en ceux qui véritablement sont ses enfants. Voilà pourquoi vous êtes de véritables enfants de Dieu, il faut vivre si chrétiennement et mener une tele conduite qu’elle puisse nous rendre agréables à Dieu. "

Dans la même circonstance, en 1819, le saint curé parlait ainsi :

" Jésus-Christ se dit dans l’Evangile de ce jour, et il est en effet lui seul le bon Pasteur de nos âmes, et ceux-là sont de véritables brebis, qui écoutent sa voix et le suivent. On peut donc le dire à tous et je le dis en particulier à ceux qui communient aujourd’hui : Si vous voulez être et rester les brebis de Jésus-Christ écoutez sa voix et suivez-le, obéissez-lui, apprenez sa loi et observez-la. Déjà dans votre baptême vous avez promis solennellement de vous attacher à Jésus-Christ, notre souverain Pasteur, comme des brebis fidèles, de le suivre inviolablement et de ne le quitter jamais. Vous avez promis de ne jamais avoir rien à faire avec ses ennemis, auxquels vous avez renoncé. Ces promesses que vous avez renouvelées solennellement avant votre première communion sont un vœu solennel, disent les saints Pères, et le plus saint, le plus sacré, le plus grand, le plus solennel de tous les vœux. Que dirait-on d’un religieux qui de soi-même sortirait de son couvent, où il avait promis de vivre, que dirait-on s’il violait les vœux solennels qu’il avait faits et ne voulait plus les observer ? On le mépriserait comme un apostat et s’il était possible de le saisir, on l’enfermerait dans une maison de son ordre pour le reste de ses jours. Or les vœux du baptême sont plus grands que ceux de tous les religieux, maximum votum, dit saint Augustin. Ces vœux et ces promesses se faisaient même autrefois avec serment. Celui qui allait être baptisé, levait les yeux au ciel et la main droite en l’air ; il assurait et promettait avec serment , en présence de témoins choisis, renonçant aux ennemis de Jésus-Christ, de croire en lui, et de lui rester attaché. Ce serment et ces promesses solennels, ce pacte, ce contrat qui, comme dit saint Ambroise, a plus de force que tous les marchés faits au prix de l’argent, était mis et rédigé par écrit, signé de la main propre du nouveau baptisé, marqué et muni de son sceau, c’est-à-dire scellé et cacheté avec son anneau et ensuite déposé parmi les actes ou les écrits publics et registres de l’Eglise. Si le nouveau baptisé venait par la suite à violer les promesses de son baptême, et mener un vie indigne d’un chrétien, on pouvait alors, en vertu du contrat qu’il avait fait et juré en lui montrant sa signature et son sceau, son cachet, le forcer de retourner à Dieu, d’accomplir ses promesses et de mener une vie digne d’un chrétien.

Telle est la sainteté et l’importance des promesses. Si vous venez à les violer dans la suite, vous qui les avez renouvelées aux pieds des fonts baptismaux avant votre première communion. Si vous les violez en suivant les inspirations du démon, les mauvais exemples du monde, et en vous abandonnant aux œuvres du péché, en transgressant l’un ou l’autre des dix commandements de Dieu, alors vous vous rendriez coupables des plaies d’Egypte, dont nous avons parlé, et qui ont été la figure des terribles châtiments qui répondent aux péchés contre les dix commandements de Dieu. "

M. Blanchard avait une tendre dévotion envers la sainte Mère de Dieu. Il nous reste de lui un plan de sermon pour une fête de la sainte Vierge, que nous reproduisons ici.

1er point. Il ne faut pas avoir trop de confiance en Marie.

2ème point. Il ne faut pas trop en avoir. Trop peu se confier en Marie et trop s’y confier sont deux défauts à combattre.

Preuves. 1°. Marie peut et elle veut nous aider, donc il faut avoir confiance en elle. Ceux qui se confient tellement en Marie, qu’en faisant certaines prières et en s’associant dans une confrérie, croient qu’ils n’ont rien à craindre, c’est contraire à l’Evangile qui dit qu’il faut se faire violence, qu’il faut craindre. 2°. Les chrétiens impénitents qui disent que Marie est miséricordieuse, ne veulent point se convertir.

 

Table des Matières

 


CHAPITRE IV

 

M. Blanchard catéchiste tous les jours ; aux enfants, aux pauvres.- Sa charité ; son traitement, ses souliers, les bas du grand baillif. – Ses visites.- Sa délicatesse de conscience : l’herbe de la prairie, les raves volées, l’eau de vie.- Les deux ermites.- Les miracles : sur la Birse, à Delémont, à Soyhières.- Sa dernière maladie.- Sa sainte mort, 22 novembre 1824.- Ses obsèques.- Sa tombe.

 

M. Blanchard ne se contentait pas d’instruire ses paroissiens durant les offices des dimanches et des fêtes, il avait à cœur par dessus tout l’instruction religieuse de la jeunesse. Tous les jours, après la classe du matin, il faisait le catéchisme aux enfants allemands de la paroisse, et aux autres, après la classe du soir. En outre, toutes les fois qu’un pauvre se présentait au presbytère, avant de lui remettre l’aumône qu’il ne refusait à personne, il l’interrogeait sur le catéchisme et lui donnait quelques explications familières qui était d’ordinaire bien reçues et portaient leurs fruits.

Les pauvres connaissaient la charité du bon curé de Soyhières ; aussi le suivaient-ils partout. Toutes ses épargnes étaient pour eux et s’il vivait avec tant de parcimonie, c’était pour augmenter d’autant le patrimoine des indigents. On savait le jour où le charitable prêtre allait à Delémont toucher le modeste traitement que l’Etat lui faisait servir. Echelonnés sur la route de Soyhières, les pauvres lui tendaient la main, en suppliant. Le curé se sentait riche et chargé d’argent ; il donnait, donnait encore et quand il arrivait au presbytère, il était si déchargé qu’il ne lui restait plus guère de l’argent de Berne.

Un jour, il rentre au logis sans souliers ; son frère qui était alors chez lui, s’en étonne et lui en fit des reproches. Le bon curé avait rencontré un ouvrier qui marchait les pieds nus et s’était meurtri aux pierres du chemin et il lui avait donné sa chaussure.

Un autre jour, il était allé faire visite au grand baillif ; on croit même qu’il était invité à dîner. Le pauvre prêtre avait un accoutrement qui sentait la misère ; ses bas surtout offraient des solutions de continuité qui prêtaient à rire.

Madame la baillive eut pitié du curé et lui offrit une paire toute neuve de bas de soie noire qu’elle le pria de garder tous les jours de cérémonie. M. Blanchard se confondit en excuses et en remerciements. Il s’en allait, son paquet sous le bras, lorsque le long de la Birse, sous le Vorbourg, il rencontra un pauvre qui marchait sans bas, malgré la rigueur de la saison. Aussitôt le cœur du bon curé s’attendrit et il octroye au mendiant les bas de soie de la grande baillive. Qui fut surpris ? Le pauvre qui ne savait que faire de ce précieux cadeau, et aussi la grande dame qui voyait ses bas entre pareilles mains.

Dans sa paroisse, M. Blanchard avait pour les pauvres une prédilection marquée. Il leur faisait de fréquentes visites. Il ne s’asseyait jamais dans la chambre où on le recevait. Debout, appuyé parfois contre la muraille ou derrière la porte, il refusait obstinément le siège qu’on lui offrait. Il en résultait que la visite était plus courte et exempte de toute gêne. C’était aussi pour le curé une mortification qu’il s’imposait et à laquelle il ne manquait jamais.

Sa conscience était d’une délicatesse extrême et il se reprochait ou s’interdisait les actes en apparence les plus inoffensifs. Sur un sentier, il craignait de fouler l’herbe environnante et de causer par là quelque préjudice au prochain. Un jour, le vénérable curé avait célébré la messe à la sainte chapelle de Vorbourg : il aimait ce sanctuaire et il avait pour la Vierge qu’on y révère une tendre dévotion. Au retour, il était précédé par quelques personnes de Soyhières qui s’écartaient quelque peu du sentier battu et passaient sur l’herbe de la prairie. Le bon curé tâchait de réparer le léger dégât et relevait avec son bâton l’herbe foulée aux pieds. Il y joignit une remontrance qui rappelait le respect du bien d’autrui. Une autre fois, quelqu’un parlait devant lui d’un larcin qu’il regardait comme léger ; il s’agissait de quelques raves. " C’est peu de chose, répondit M. Blanchard, j’en ai pris une en ma vie et je m’en suis toujours repenti. "

Avec le vol, ce que le saint curé détestait pardessus tout, c’était l’ivrognerie. L’eau de vie lui était insupportable et il lui faisait une guerre ouverte. Un jour qu’il avait été appelé dans une métairie assez éloignée pour administrer un malade, on lui offrit un petit verre d’eau de vie. " Oh ! c’est du poison, répondit-il, il mettrait le feu à la maison. " et jamais on ne put lui en faire prendre, malgré toutes les instances qu’on lui fit.

On sait qu’il n’avait pas de vin en cave et qu’il faisait prendre à l’auberge voisine ce qui lui était nécessaire. Durant les dernières années de sa vie, son frère était venu habiter et s’occuper des soins intérieurs du ménage. La même austérité continua à régner dans le pauvre presbytère. Parfois, en été, on voyait les deux vieillards assis devant le presbytère à une table boiteuse, mangeant une maigre soupe. On les eût pris pour deux anachorètes ; la vue de la stature amaigrie du curé du curé de Soyhières rappelait involontairement l’ermite de Sachseln, le bienheureux Nicolas de Flüe.

L’auréole de la sainteté entourait le vénérable prêtre ; on lui attribuait le don des miracles et on racontait des faits extraordinaires qui attestaient son crédit auprès de Dieu. Un jour, disait-on, il portait la sainte communion à une femme malade à la ferme Rohrenberg. Au retour, il faisait nuit close, la pluie tombait à verse. Le bon curé dit à l’enfant du sacristain qui portait la lanterne : " Nous descendrons par les Riedes. " Pour franchir la Birse, qui était très forte, il n’y avait qu’une petite passerelle. "Attends, dit M. Blanchard, nous allons prier nos anges gardiens, afin qu’il ne nous arrive pas d’accident. Va le premier avec ta lanterne et fais bien attention. " Vers le milieu de la passerelle, le curé pousse un cri d’effroi, et cependant ils parvinrent sains et saufs sur l’autre rive. " Maintenant, ajoute le bon prêtre, remercions nos anges gardiens, car je devais tomber ; la rampe sur laquelle je m’appuyais s’est brisée sous ma main, et c’est ce qui m’a fait pousser ce grand cri. "

Un jour que M. Blanchard passait à Delémont, il aperçut devant une maison de la ville, une vieille femme paralysée qu’on avait portée au soleil. Il lui demanda où restait le coutelier Chariatte. " Je ne puis vous l’indiquer, dit la malade, car il m’est impossible de marcher. " A ces mots, le bon curé parut se recueillir et lever les yeux au ciel ; puis, s’adressant de nouveau à la femme : " Essayez, dit-il, de vous lever et venez me montrer la maison. " Aussitôt la paralysée se lève, marche et accompagne le curé, en poussant des cris de joie et de reconnaissance. " Gardez le secret, dit en la quittant le saint prêtre, et n’en parlez pas avant ma mort " (La fille de la paralytique, Catherine Buchwalder, au Vorbourg, nous a attesté l’exactitude de ce récit.)

Deux ans environ avant la mort de M. Blanchard, les sept enfants de son sacristain étaient tous malades de la fièvre et personne n’osait entrer dans leur maison. Le bon curé vint visiter cette famille éplorée, lui prodigua ses secours et ses conseils et ne partant, il dit au père désolé : " Prenez courage, aucun de vos enfants ne mourra de cette maladie. " Ce qui fut vrai.

Depuis longtemps, le vénérable curé souffrait cruellement des intestins ; cependant, il n’en continuait pas moins son service et rien ne pouvait ralentir les efforts de son zèle. On était au 21 novembre 1824 ; c’était un dimanche et le jour de la Présentation de la sainte Vierge au temple. M. Blanchard fit ses offices comme d’ordinaire, il prêcha selon sa coutume. Le soir il se trouva indisposé. On va quérir le docteur Moschard qui s’étonne de son état de faiblesse et de maigreur. "  C’est, dit-il, un cadavre qui parle. " La nuit fut mauvaise. Le lendemain, le vénéré malade paraissait plus calme. Le père Stegmuller, son fidèle sacristain, le quitta un instant pour aller prendre un peu de repos. A peine était-il chez lui qu’une main inconnue vient frapper à sa fenêtre. Aussitôt, il court à la cure, M. Blanchard était à toute extrémité. On se rend à Delémont chercher le doyen Hennet. Quand il arrive, le vénérable curé venait de rendre le dernier soupir. " C’est un saint qui est mort, s’écrie M. Hennet, il n’avait pas besoin de mon assistance. C’était le 22 novembre 1824, le jour de sainte Cécile, vers 10 heures du soir. Le vénérable défunt était dans sa 62ème année ; il avait été sept ans curé de Soyhières.

Trois jours après, le 25 novembre, toute la paroisse en larmes conduisait à sa dernière demeure son pasteur et son père. Le doyen Hennet et un nombreux clergé témoignaient par leur assistance des regrets de tous. On l’enterra devant la porte principale de l’église, sous le porche, au passage et sous les yeux de ses fidèles enfants.

Lorsque le clocher fut refait en 1830, l’église fut prolongée de manière à embrasser dans son enceinte la tombe vénérée du P. Blanchard, qui était devenue dès lors un lieu fréquenté de pèlerinages.

 

Table des Matières

  


CHAPITRE V

 

Pèlerinages au tombeau du vénérable curé Blanchard.- Guérison d’un cancer en 1825.- La pauvre malade de Grandfontaine, Marianne Nappez, guérie au tombeau du P. Blanchard, le 28 août 1838.- Preuves et attestations.- Témoignage de Mgr Saltzmann, évêque de Bâle.- Guérison instantanée, en 1839, de Sœur Marie de Sales, de Bellaing, supérieure aujourd’hui du monastère de la la Visitation à Troyes.- Autres miracles.- L’évêque de Bâle à la tombe du P. Blanchard.

 

Le vénérable prêtre était mort en odeur de sainteté. Quand l’Eglise en deuil demandait pour le défunt le repos éternel et la perpétuelle lumière, le peuple le voyait déjà dans la gloire et, au lieu de prier pour le saint, c’était à lui qu’il adressait ses prières et ses supplications. On se prosternait sur sa tombe, on l’entourait d’une pieuse vénération, on faisait des promesses et des vœux, on apportait à ce sépulcre des douleurs et des infirmités. Bientôt le bruit courut dans toute la contrée que le saint curé faisait des miracles. On y crut et le pèlerinage à sa tombe commença, amenant à Soyhières des foules émues, venant de toutes les parties du Jura, des pays limitrophes, de l’Alsace, de la Franche-Comté, des cantons voisins. " A mon arrivée à Soyhières, en mars 1827, écrit M. le curé Marquis, il venait de tous les environs et même de fort loin , des personnes affligées prier sur la tombe de M. le curé Blanchard, de sainte mémoire, et réclamer le secours de son intercession auprès de Dieu, et déposaient soit sur cette tombe, hors de l’église, soit sur les autes dans l’intérieur, leurs offrandes consistant en chapelets, médailles et même pièces de monnaie, suivant que leur suggérait leur dévotion ou que leur permettaient leurs moyens. "

De suite après la mort du vénérable curé, Madame Delfils, femme du maire de Vaufrey, fut guérie d’un squire qu’elle avait au sein gauche. Elle avait été opérée une première fois, mais le mal était revenu avec les caractères les plus inquiétants. Etant à Porrentruy, durant l’été de 1825, cette dame entendit parler de la sainteté de M. Blanchard et des merveilles qu’il opérait. On fit vœu d’aller sur sa tombe implorer son secours. Une des filles de la malade exécuta cette promesse. Tandis qu’elle était en prières sur le tombeau du saint curé, la mère était à Paris. Au même instant, elle vit disparaître les symptômes alarmants de sa plaie, en sorte qu’il n’est resté, comme le rapporte M. Delfils, son mari, dans une lettre du 5 octobre 1825, ni tumeur, ni chair noire, ni puanteur, ni douleur, et ce au grand étonnement du médecin…

" Nous attribuons, ajoute-t-il, ce changement si subit et si heureux à l’intercession de M. Blanchard. Voilà la pure vérité à laquelle je vous prie de croire… " (Lettre de M. le maire de Vaufrey Delfils, à la cure de Soyhières).

La guérison la plus extraordinaire, opérée sur le tombeau de M. Blanchard, fut celle d’une pauvre fille de Grandfontaine, qui souffrait cruellement depuis un grand nombre d’années.

Marianne Nappez était née à Grandfontaine, le 2 mai 1813. Son père, Jean-Pierre Nappez, et sa mère, Cécile Agonin, étaient d’honnêtes cultivateurs de cette localité, où ils avaient droit de bourgeoisie. Dès son bas âge, elle fut maladive et souffrante. Le 1er janvier 1830, elle fut atteinte d’une maladie des nerfs qui offrit les caractères les plus douloureux et qui résista à tous les traitements et à tous les remèdes. Le médecin Chaillet de Blamont, qui visita la pauvre malade dans le courant de septembre 1837, a laissé par écrit un tableau lamentable de l’état où elle se trouvait alors :  " Elle était, dit-il, assise dans un fauteuil, comme roulée sur elle-même, la tête penchée sur sa poitrine. La colonne vertébrale faisait une saillie considérable au niveau de la première vertèbre lombaire ; sa face était pâle, sa respiration précipitée et peu profonde ; son regard était fixé contre la terre. Lorsque je lui adressa la parole, je vis ses membres se contracter, sa respiration se précipiter davantage, le corps éprouver des secousses d’arrière en avant, et la mâchoire inférieure s’appliquer contre la mâchoire supérieure. Ce fut en vain que je lui adressai plusieurs questions. Chacune d’elles semblait augmenter d’intensité les accidents que je voyais. Je la fis porter sur un lit. Lorsqu’elle y fut, les mouvements convulsifs s’accrurent encore pendant quelques instants, puis se calmèrent peu à peu…

" Je la vis cinq ou six fois à des intervalles assez éloignés. Je l’ai vue quelquefois marcher dans la chambre, mais elle était extrêmement courbée et s’appuyait sur deux béquilles si courtes que le tronc formait presque angle droit avec les membres inférieurs… La courbure constante de la colonne vertébrale, une douleur fixe qu’elle éprouvait dans la région lombaire…, les mouvements convulsifs mêmes m’ont semblé devoir être attribués à une altération de la moelle épinière… Je la considérai dès lors comme incurable et ne la revis plus… " (Rapport de M. Chaillet, officier de santé, à Blamont du 24 avril 1839, aux archives de Soyhières ).

Ainsi parle l’officier de santé de Blamont, après un examen réitéré de la malade. Un dentiste de Pont-de-Roide (Doubs), M. Théodore Noir, attesta également qu’en 1834, passant à Grandfontaine, pour se rendre à Porrentruy, il fut appelé auprès de la fille Nappez, qui fut atteinte au même moment de convulsions horribles, telles qu’il n’en avait jamais vu de cette violence. Après examen de la malade, il lui déclara avec franchise et conviction que les efforts humains étaient inutiles pour lui rendre la santé, et que celui-là seul à qui rien n’est impossible, pouvait lui donner une guérison complète.

Tel était l’état de Marianne Nappez, lorsqu’elle alla passer quelques semaines, en juillet et août 1838, au presbytère de Courchavon, où sa sœur était en service. M. l’abbé François-Joseph Reiszer, qui est mort curé d’Alle, était alors curé de Courchavon. Il a fait un rapport authentique et très circonstancié des faits prodigieux dont il a été le principal témoin. " Je l’ai vue, écrit-il en parlant de la malade, je l’ai vue un jour chez moi prendre son mal, comme elle disait, je ne puis sans frémir me rappeler ce que je vis alors. Qui ne l’a pas vu, ne saurait s’en faire une idée. Ce que je ne puis comprendre, c’est qu’après avoir éprouvé de pareilles attaques, fréquemment pendant huit années consécutives, ses membres n’en aient pas été plus d’une fois totalement disloqués…

Chrétiennement résignée à sa situation si triste, si pénible, elle n’attendait plus son salut que du Ciel, s’était abandonnée entièrement entre les mains de Dieu, attendant patiemment que sa sainte volonté s’accomplisse en elle.

" C’est alors, poursuit M. Reiszer, que je lui parlai de la confiance qu’inspirait à un grand nombre de personnes, la réputation de sainteté du vénérable curé Blanchard. Je lui conseillai donc, non pas d’aller elle-même, ce que je ne croyais pas possible, ni elle non plus, mais d’envoyer quelqu’un de sa famille en pèlerinage à Soyhières. Elle me répondit qu’elle le ferait. ajoutant que toutes les prières qu’elle avait déjà faites et fait faire sans succès jusqu’alors, n’avaient pas diminué sa confiance et qu’elle espérait au moins une plus grande mesure de patience et de soumission dans ses souffrances, au cas qu’elle n’obtint point de guérison. "

Peu de jours après, Marianne Nappez retourna à Grandfontaine. Son état était toujours très douloureux. La semaine avant son départ pour Soyhières, elle se trouva plus mal ; on la crut même en danger et on appela le curé qui était alors M. Farine. " Le vendredi, écrit ce vénérable ecclésiastique, je la trouvai très faible et fort mal ; je la confessai et le samedi matin je la communiai en viatique. Comme je l’avais déjà administrée trois fois pendant sa longue maladie, et que très souvent je l’avais vue à deux doigts de la mort, je ne lui administrai point l’extrême-onction. J’allai la voir dimanche, 26 août ; elle était un peu mieux, mais encore très faible. Elle me parla de son voyage. Sans la décourager, je lui dis que je la croyais trop faible pour supporter le cahotement d’un char à banc. Elle voulut cependant partir le lundi, 27. Je l’accompagnai jusqu’à Porrentruy. La voyant si faible pendant ce trajet, ‘ayant vue quelques jours auparavant aux portes de la mort, connaissant d’ailleurs l’état où sa longue maladie avait réduit son corps, j’étais comme persuadé qu’on ne ramènerait que son cadavre à Grandfontaine. Dans mon opinion, il fallait un miracle pour lui conserver la vie pendant ce voyage. "

La malade était conduite par son frère Henri et accompagnée de sa tante, Mélanie Nappez. M. le curé de Courchavon se joignit à eux à Porrentruy. " Nous arrivâmes, écrit-il dans son rapport du 22 novembre 1838, à Delémont dans l’après-midi. Marianne paraissait toujours plus morte que vive. La nuit tombait quand nous entrâmes à Soyhières. "

On descendit à l’auberge de la Croix blanche, tenue alors par M. Etienne Brêchet. On dut enlever délicatement la malade de la voiture et la porter sur deux bras à l’auberge. Aussitôt qu’elle fut dans la chambre, assurent les témoins entendus après le miracle, elle se trouva si mal, que, sur le point de tomber en faiblesse, on fut obligé de lui donner quelques gouttes d’eau de cerises sur un peu de sucre pour la rappeler à la vie. La même chose lui arriva, quand de la chambre à manger on la porta dans la chambre à coucher.

Le lendemain matin, mardi, 28 août, fête de saint Augustin, on porta la pauvre infirme dans la chambre du bas et de là à l’église. M. le curé de Courchavon dit la messe. Après l’élévation, la tante de la malade alla prendre au cœur un des tabourets des ministrants, le plaça sous le crucifix, à un pied environ du gradin du chœur et prenant sur ses deux bras Marianne Nappez, elle l’assit sur ce siège ; la pauvre fille était si faible qu’elle n’eut même pas la force de mettre les pieds sur le gradin et que sa tante dût les lui placer. C’est dans cette position qu’elle reçut la sainte communion des mains de M. le curé de Courchavon. Après la messe, Mélanie Nappez reporta sa nièce au dernier banc de l’église où elle avait les pieds appuyés sur la tombe même du vénérable curé Blanchard. Pendant ce temps, M. Reiszer était rentré à la cure. Un instant après, le frère de la malade accourait le prier de revenir à l’église, parce que sa sœur le demandait. " J’arrive de suite, raconte le curé dans son rapport officiel, Marianne me prie de lui donner la bénédiction sur la tombe. J’entre dans un banc, je prie un instant, je me retourne. Marianne qui jusqu’alors était demeurée assise au banc où l’avait placée sa tante, se jette à genoux sur la pierre sépulcrale, ce qui m’effraya, car je pensais qu’elle avait une attaque. Quand je la vis cependant tranquille, me fixant d’un œil brillant d’espérance, priant et tremblant fortement, je fis sur elle le signe de la croix et me remis dans le banc, fortement agité, espérant et craignant tout à la fois. Je me retournai bientôt, je dis, je ne sais trop dans quels termes, qu’il fallait penser à sortir et à regagner la maison et j’étais là… Alors Marianne ouvre de grands yeux, fait un mouvement pour se lever, sa tante veut l’aider, moi aussi : " Laissez, laissez, nous dit-elle, je suis guérie, je vais marcher " et c’est ce qu’elle fit.

Elle nous précéda à la cure. Elle marchait sans béquilles, son frère Henri les portait. Des témoins oculaires ont attesté dans une procès-verbal authentique, qu’ils la virent marcher ainsi jusqu’à la barrière du clos de la cure, et de là, précéder, sans être soutenue par personne, M. Reiszer, sa tante et son frère qui portait toujours ses béquilles.

Au même instant où Marianne entrait à la cure par la porte de derrière, le curé de Soyhières, M. Fleury, entrait par celle de devant. Il la vit marcher, comme il l’atteste lui-même, à travers le corridor, la cuisine, et jusque dans la chambre du bas.

" Ce que nous éprouvions tous réunis à la cure, poursuit M. Reiszer, c’est ce que je ne puis entreprendre de décrire. Nous admirions ! nous considérions, nous écoutions Marianne bénissant le Dieu infiniment bon qui venait de la guérir, disait-elle, de toutes ses maladies, de tous ses maux. "

C’est dans cet état et dans ces heureuses dispositions que la miraculée quitta Soyhières.

" Pendant notre retour, raconte M. Reiszer, d’un moment à l’autre, cette bonne fille m’assurait qu’elle sentait les forces lui revenir. Elle n’a plus voulu toucher ses béquilles. Arrivés tard à Porrentruy, nous y couchâmes. Le lendemain, je dis la sainte messe à l’hôpital ; elle y vint, marchant droit, sans appui, avec les personnes qui l’accompagnaient. Elle se rendit à la paroisse, pria devant l’image de sainte Philomène et du bienheureux Pierre Fourrier. Elle revint, fit plusieurs visites en ville, monta, descendit les rues, les escaliers, comme la personne la plus robuste, sa tante ayant même peine à la suivre. Vrai, bien vrai. Quand elle arriva à Grandfontaine, dont elle traversa le même jour encore, le jeudi et les jours suivants, les rues et ruelles dans toutes les directions, elle monta à la maison de ses parents. Elle y fut deux heures en spectacle à la foule qui la venait voir et féliciter. Tous pleuraient, levaient les mains au Ciel, se jetaient à genoux, tombaient de surprise. De chez ses parents qui ne pouvaient assez pleurer de joie, elle se rend à l’église pou rendre grâces à Dieu, entre à la cure où une foule l’attendait, puis va à la maison, chez sa bonne tante qui la garde depuis des années. Là, nouvelles visites… De tous les environs, de plusieurs lieues, les gens, protestants et catholiques accourent, demeurent stupéfaits, en voyant l’agilité d’une fille qu’ils ont vue huit ans malade, affligée de mille manières, ne pouvant faire un pas, abandonnée de tous les médecins. On veut voir et voir encore. "

La guérison était complète. On ne pouvait nier un fait qui avait des témoins innombrables. Les médecins eux-mêmes durent se rendre à l’évidence. Le docteur Monnot, médecin à l’hôpital de Porrentruy, qui avait vu la malade à plusieurs reprises, déclara, le 15 juillet 1839, qu’il avait voulu voir la fille Nappez pour s’assurer de sa guérison et qu’il l’avait trouvée jouissant de la santé la plus parfaite. Informé des moyens qui avaient opéré une aussi étonnante guérison, par des gens respectables méritant toute confiance, le docteur adhéra entièrement à leur opinion.

M. Noir déclara aussi que Marianne Nappez n’avait pu être guérie si parfaitement que par une grâce toute spéciale de la Providence.

Un mois s’était écoulé depuis l’étonnante guérison et le curé de Courchavon écrivait à celui de Soyhières à la date du 6 septembre : " Marianne Nappez est revenue me voir, elle est chez moi. Si vous la voyiez courir, travailler, porter de l’eau, etc. ; elle est parfaitement bien portante. Oh ! qu’elle est heureuse et reconnaissante ! "

A ce témoignage écrit, nous ajouterons celui de Mgr Lachat, évêque de Bâle, qui nous a assuré qu’étant au presbytère de Grandfontaine, le lendemain du retour de la miraculée, il la vit apporter d’un pas léger à la cure un panier de légumes qui reposait sur sa tête.

Trois mois après l’événement, M. Reiszer, curé de Courchavon, attestait de nouveau, par un acte authentique, daté du 22 novembre 1838, " que, depuis sa sortie de l’église de Soyhières, Marianne Nappez n’a cessé de se trouver mieux de jour en jour. Elle marche, se tient droite, ne ressent aucune douleur, aucune suite de ses anciennes infirmités ; elle est alerte, prend des forces, elle a déjà fait plus d’une course de plusieurs lieues sans éprouver de fatigues, elle travaille, s’empresse de dédommager sa famille par ses mille attentions, et se multipliant pour ainsi dire, des soins qu’elle en a reçus et des peines qu’elle lui a occasionnées pendant huit longues années ; elle est guérie et n’oublie pas de témoigner, du mieux qu’elle peut, au Dieu si bon qui lui a rendu la santé, toute la reconnaissance du bienfait inestimable qu’elle sait ne devoir qu’à ses infinies miséricordes. "

Huit mois se sont écoulés et le curé de Grandfontaine qui était resté quelques semaines, se méfiant toujours de ses sens et examinant si quelque illusion ne les fascinait point, écrit au curé Fleury de Soyhières, à la date du 28 avril 1839 : " Je crois pouvoir affirmer aujourd’hui que la guérison de Marianne Nappez est constante. " En même temps, 54 habitants de Grandfontaine attestaient par devant les notaires Elsesser et Berbier de Porentruy, l’état maladif et désespéré de Marianne et sa guérison à Soyhières. " Depuis cette époque, disent-ils, elle a continué à jouir d’une bonne santé " (28 avril 1839).

La miraculeuse porta elle-même ces pièces à M. le curé de Soyhières. Elle fit à pied ce voyage de huit lieues, accompagnée des témoins de sa guérison. Elle resta longtemps prosternée sur la tombe du saint curé à qui elle devait sa guérison inespérée.

Muni de toutes les pièces attestant ce fait extraordinaire, M. Fleury les envoya à Mgr Saltzmann, évêque de Bâle, avec une lettre où nous trouvons la déclaration suivante : " La dévotion au vénérable curé Jean-Pierre Blanchard, mon prédécesseur, est établie depuis plusieurs années. Depuis le jour de sa mort, arrivée en 1824, son tombeau a été fréquenté par un grand nombre de pèlerins. Le genre de vie qu’il menait la fait regarder comme un personnage extraordinaire de son vivant, et après son décès, quelques faits assez surprenants, arrivés à son tombeau, y attirent continuellement beaucoup de monde. Mais c’est surtout depuis l’affaire de Grandfontaine que le nombre de pèlerins a considérablement augmenté. On y vient de tous côtés. On demande de son linge. Nous en avons envoyé à Paris… "

Mgr Saltzmann remercia le curé de Soyhières pour ces intéressantes communications et le pria de le tenir au courant de ce qui pourrait arriver encore au tombeau de M. Blanchard de très pieuse mémoire (piisimae memoriae).

Marianne Nappez vécut encore plusieurs années après sa guérison : elle jouit jusqu’à sa mort d’une très bonne santé. Chaque année elle allait exactement remercier sur sa tombe le Père Blanchard de l’avoir rendue à la vie.

Un autre prodige fit connaître au loin le nom et le crédit du vénérable Père Blanchard. En 1839, une religieuse de la Visitation de Troyes en France, fut guérie instantanément par l’imposition d’une relique du saint curé. Voici la lettre que cette sœur a écrite à M. Fleury alors curé de Soyhières.

De notre Monastère de Troyes, le 30 août 1839

" Il est vrai, Monsieur, que j’ai été guérie d’une maladie assez grave, le 25 février dernier, et toutes les personnes témoins de ma guérison l’ont regardée comme miraculeuse. J’avais depuis un mois les jambes presque entièrement paralysées et j’en souffrais beaucoup. Je sentais dans les os une chaleur brûlante, tandis que l’extérieur était insensible et toujours glacé, malgré les bains de vapeur et les frictions ; la fièvre, des maux de dos et d’estomac me rendaient tout à fait malade. Le médecin après avoir essayé plusieurs remèdes qui n’eurent d’autre effet que de me fatiguer beaucoup, déclara le vendredi 22 février que le mal était sans ressource, et que je ne pouvais plus vivre que fort peu de temps dans cet état. Cependant le mal augmentait visiblement toujours, lorsque notre Mère me témoigna désirer que je fisse une neuvaine en l’honneur du vénérable M. Blanchard. Elle venait de recevoir un morceau de linge ayant été à son usage, et voulait me l’appliquer. J’eus bien de la peine à acquiescer à ce désir, j’aimais mieux remettre tous mes intérêts entre les mains de Dieu que de demander quelque chose ; il fallut toute la force de l’obéissance pour m’y déterminer. C’était le lundi 25 février vers six heures du soir, le moment où la fièvre augmentait et me rendait plus souffrante. Cependant aussitôt qu’un morceau de ce précieux linge me fut appliqué à la jambe droite, je n’y sentis plus aucune douleur, ce que j’attribuai d’abord à mon imagination, et j’était bien empressée de savoir si l’effet était aussi prompt à l’autre jambe : le mal cessa aussi à l’instant que la relique y fut posée. Craignant cependant encore de me tromper, je n’osai rien dire à notre Mère qui me quitta un moment après. Quant à moi, ne me sentant plus ni fièvre, ni mal, j’essayai de marcher au grand étonnement de notre sœur infirmière, qui ne savait pas même que j’avais des reliques. Mais après s’être bien assurée de la solidité de mes jambes, elle m’engagea à descendre au lieu où la communauté était assemblée pour la récréation ; je m’y rendis fort lestement et sans aucun secours. Notre Mère et nos Sœurs furent extrêmement surprises de m’y voir entrer au moment où il fallait, les autres jours, deux ou trois personnes pour me mettre au lit . On me fit faire plusieurs fois le tour de la chambre. Le lendemain, aussitôt après la messe, j’ai repris mes fonctions à notre pensionnat où je suis employée, et depuis je n’ai jamais éprouvé le moindre ressentiment de ce mal. Le médecin qui m’avait soignée fut curieux de venir lui-même constater une guérison qu’il ne croyait pas possible ; il la déclara tout-à-fait surnaturelle.

" Permettez-moi, Monsieur, de me recommander à vos prières.

" Sœur Marie de Sales de Bellaing,

De la Visitation Sainte-Marie. "

Cette vénérable religieuse est aujourd’hui supérieure du monastère de Troyes.

Les archives de la cure de Soyhières gardent encore plusieurs documents qui ont leur place dans cette histoire. L’un est la déclaration d’un habitant de Fahy qui attribue la guérison de sa fille au Père Blanchard ; l’autre contient de la main du curé Fleury, plusieurs mentions de faits extraordinaires attribués à l’intervention du saint curé.

Voici l’attestation de Fahy :

Le sous-signé Jean-Pierre Bidaine de Fahy désire faire connaître et répandre dans le public pour honorer le Saint Cœur de Dieu, une guérison qui tient du miracle et qu’il a obtenue par l’intercession du bienheureux Jean-Pierre Blanchard, de son vivant, vénérable curé à Soyhières. Sa fille, Marie-Justine, âgée actuellement de neuf ans, était atteinte d’une maladie, qui par ses symptômes ressemblait beaucoup à une épilepsie qui la prenait assez fréquemment. Sa mère défunte a souvent répété pendant son vivant, qu’elle était convaincue que sa fille avait contracté cette maladie déjà avant sa naissance, et qu’elle provenait d’une peur qu’elle avait éprouvée, et causée par un individu qui pendant une soirée avait frappé violemment à la fenêtre. Cette enfante atteinte aussitôt après sa naissance d’un mal si affligeant inspira à ses parents une grande crainte sur son avenir. C’est cette crainte qui engagea le soussigné à recourir d’abord à l’art de la médecine pour tâcher d’arrêter les progrès de cette infirmité et la guérir, s’il était possible, mais ce fut inutilement. Il eut ensuite recours à la prière. Il fit et fit faire plusieurs pèlerinages ; mais soit que Dieu voulut l’éprouver, soit qu’il n’eut point invoqué le saint qui, par son intercession auprès de Dieu, devait lui obtenir la grâce qu’il sollicitait, ses prières et ses vœux ne furent point exaucés. Dans cet intervalle il entend parler des miracles opérés par le Bienheureux Père Blanchard, il prend aussitôt la résolution d’y faire un voyage avec son enfant et il l’accomplit de suite, il y a deux ans, et ce qu’il n’avait pu obtenir par les remèdes humains et par l’intercession des autres saints, il l’obtient par l’intercession du Bienheureux Père Blanchard. Sa fille se trouve depuis près de deux ans entièrement délivrée de cette maladie si dangereuse. Son père est véritablement persuadé que cette guérison est une faveur qu’il a obtenue de Dieu par l’intercession du Révérend Père Blanchard. Et c’est pour remercier le Seigneur et témoigner au Révérend Père Blanchard sa reconnaissance pour un si grand bienfait qu’il entreprend un second voyage à Soyhières et qu’il veut faire faire un ex voto en mémoire de cette grande faveur dont il atteste être redevable à l’intercession du Bienheureux Père Blanchard, le tout pour la plus grande gloire de Dieu.

Fahy, le 1er juin 1841.

(Signé) Jean-Pierre BIDAINE.

Voici les notes de M. Fleury, curé de Soyhières.

  1. Césarine Dupré de Boncourt attaquée de maladie de nerfs et guérie subitement en suite de l’invocation de M. Blanchard.
  2. Généreuse Meunier de Boncourt, enflée dans toutes les parties du corps, a promis une neuvaine en l’honneur du Révérend Père Blanchard, et à mesure qu’elle l’exécutait a ressenti du soulagement et à la fin de la neuvaine une complète guérison.
  3. Jeannette Jobin, de Courtedoux, tourmentée d’un mal d’yeux qui lui causait de terribles douleurs, s’est vouée de faire un pèlerinage sur la tombe de M. Blanchard et depuis ce temps, elle ne l’a plus ressenti. Ce mal la tourmentait depuis plusieurs années et surtout quand le temps voulait changer.

    Ces trois guérisons ont eu lieu en 1838.

  4. La même année, Marie-Françoise Piérat de Grandfontaine, aveugle depuis trois mois, a promis une neuvaine en l’honneur de M. Blanchard et au moment où elle a fini sa neuvaine, elle a recouvré la vue.
  5. Séraphine Brèchet, fille de feu Fidèle Brèchet et de Thérèse Wannier de Soyhières, affectée depuis l’âge de trois ans tellement du mal d’yeux qu’ordinairement elle était obligée de les tenir attachés ne pouvant supporter la lumière. Les médecins Verdat, de Delémont Moschard de Moutier et celui de Denk, l’ont traitée sans avoir rien pu. Sa mère l’a conduite au tombeau de M. Blanchard pour y commencer une neuvaine ; elle en trouva tant de soulagement qu’elle put déjà la finir seule. Elle en promit une seconde pendant laquelle elle a éprouvé une guérison complète, elle est maintenant âgée de dix ans, elle a par conséquent porté son mal pendant six ans et demi environ (en 1838).
  6. Caroline Petitrichard, fille de Nicolas et Marie Barbe née Chételat, de Vendlincourt, affectée durant un an du mal caduc, a été guérie en se recommandant au vénérable curé Banchard, le jour de saint Joseph en 1839. Le médecin Carraz de Porrentruy et Verdat de Saint-Ursanne l’ont vue et traitée. Son mal la prenait toutes les trois semaines environ.
  7. Marie-Ursule Bringia, de Leimen, a été affectée d’une maladie qui l’a mise pendant cinq ans hors d’état de rien faire. Elle a promis un pèlerinage à Soyhières, pèlerinage que son mari a fait le lendemain de l’Ascension, et depuis ce jour-là son épouse a pu travailler à la campagne, elle a été guérie. Plusieurs médecins l’ont traitée sans aucun résultat.
  8. Célestine Donzelat de Montendon affectée pendant au moins quatorze ans du mal caduc, après avoir pris beaucoup de médicaments de différents médecins qui ne l’on nullement soulagée, s’est recommandée à M. Blanchard et s’est rendue sur sa tombe en 1838. Depuis ce moment elle n’est plus tombée aucune fois. Précédemment elle tombait au moins deux fois la semaine. Elle avait presque continuellement des battements de cœur. Les médecins qui l’ont traitée sont MM. Pourcelat de St-Hippolyte, Vernier, Voisard à Trévillers et Doyet.
  9. Marie-Joseph Scherrer de Courrendlin enflée pendant treize mois et tellement affligée d’une suite d’accouchement qu’on la croyait toucher à sa fin. Cependant elle entend parler des guérisons opérées par l’intercession du bienheureux Père Banchard, cela lui donne de la confiance. Elle demande à y être transportée ; mais comment le faire ? elle est tout administrée, elle a reçu depuis quelques jours l’Extrême-Onction et elle est si faible que tout le monde dit qu’on ne la mènera pas vivante jusqu’à Soyhières. Sur ses instances réitérées, on se décide cependant à ce périlleux voyage. On la charge sur une voiture dans son lit. Avant de partir M. le curé Rais lui donne l’indulgence plénière. On arrive heureusement à Soyhières ; on la porte dans son lit sur la tombe. Elle ressent un petit soulagement, c’était le commencement d’une complète guérison qui s’opéra peu à peu et dans peu de temps sans laisser aucune trace de cette maladie à celle qui avait couru un si grand danger.

A ces notes précieuses de M. le curé Fleury, nous joindrons d’autres renseignements recueillis, il y a quelque temps, par M. le curé Stouder, de témoins oculaires qui en attestent l’authenticité.

Une femme de Soyhières, qui vit encore, éprouvait à la suite de ses couches, une perte de sang que rien ne pouvait arrêter. Elle invoque le Père Blanchard, porte sur elle une relique de ses vêtements et est instantanément guérie.

Une autre femme de Soyhières a une jambe paralysée, aussi par suite de couches. Elle se traîne à l’église, prie sur la tombe du Père Blanchard, et commence une neuvaine en son honneur. Le 5ème jour, elle est guérie et à la fin de la neuvaine elle marchait sans peine et sans fatigue. La même femme avait un enfant affligé d’une hernie ; elle le recommande au P. Blanchard et le mal disparaît pour toujours.

Le frère du vénérable curé était un jour exposé à perdre la vie en traversant une rivière ; il invoque le vénéré défunt et aussitôt tout danger disparaît. Quelques jours après, il venait à Soyhières le remercier sur sa tombe. C’était lui qui racontait que trois jours après la mort de son saint frère, il l’avait entendu lui dire de reporter à l’église deux chandeliers qui se trouvaient à la cure et qui appartenaient à la paroisse. Il était à craindre qu’ils ne fussent vendus avec le mobilier du presbytère.

Après 50 ans, la confiance des pèlerins persiste et ils continuent à porter leurs prières au sépulcre du vénérable curé.

L’évêque de Bâle, Mgr Lachat, a voulu donner aussi un témoignage public de la vénération et de la confiance qu’il professe envers ce saint prêtre. Par ses soins, un marbre précieux a été placé sur la tombe du P. Blanchard, portant en caractères ineffaçables ces mots qui garderont à jamais la mémoire du saint curé ;

Ici repose le serviteur de Dieu

JEAN-PIERRE BLANCHARD

Curé de Soyhières de 1817 à 1824

Mort en odeur de sainteté

le 22 novembre 1824.

Les ossements du vénérable défunt ont été pieusement recueillis, placés dans une caisse de chêne garnie de plomb, et scellée du sceau de l’évêché et de la paroisse, avec toutes les formalités requises en pareil cas. Procès-verbal du tout a été dressé et déposé dans les archives épiscopales.

Une cérémonie religieuse à laquelle toute la paroisse de Soyhières et plusieurs ecclésiastiques ont pris part, a inauguré le monument funèbre, dû à la générosité du vénérable Evêque de Bâle. Monsieur le doyen de Delémont a rappelé en termes émus, la carrière si sainte et les vertus de M. Blanchard.

C’est au saint curé à poursuivre son œuvre et à attester, par de nouveaux miracles, qu’il a droit à un culte qu’il appartient à la sainte Eglise romaine de lui décerner.

 

Table des Matières