Explication de textes:
7 . ÉVAGRE
Il s'agit d'une réunion (sunédrion) de certains moines qui ont davantage part à la marche de la communauté et qui tiennent conseil. Le texte illustre bien l'autorité dont est investi le prêtre (ici sans doute Macaire), au milieu de ces moines qui restaient laïcs toute leur vie. Mais ceux-ci ne cherchent pas à devenir prêtres: il y avait chez eux, inspirée par l'humilité, une grande résistance à devenir prêtre. On en connaît qui se sont mutilés pour échapper au sacerdoce. On connaît aussi l'histoire de l'abba Isaïe qui voyant qu'on le cherchait pour l'ordonner prêtre, s'enfuit et se cacha dans un champ de luzerne. Le soir venu, les poursuivants s'arrêtent à le lisière du champ, lâchent leur âne qui s'en alla brouter la luzerne et fit découvrir Isaac !
3 & 4
La deuxième partie du texte 3 nous présente la trilogie d'Evagre et les deux enseignements dont elle est composée: "vie pratique!' et "vie gnostique". Ces deux termes sont des traductions conventionnelles qui ne doivent pas être prises dans le sens qu'elles ont dans le français courant: "pratique!' vient de praxis, action, et "gnostique!' signifie connaissance (de Dieu) .
La suite de ce paragraphe précise que l'enseignement 'pratique' se trouve dans le premier livre de la trilogie : "Traité Pratique", composé de 100 chapitres, et que l'enseignement "gnostique' se trouve dans les deux autres livres : le 'Traité Gnostique!, demi-centurie, donc 50, et Kephalaia Gnostika, 6 centuries, donc "six cents'.
Passons maintenant au texte 4. Nous y retrouvons la "pratique" et deux autres mots que nous n'avons pas encore vus : la "physique" et la "théologie". Ce sont les deux composantes de la vie "gnostique".
Reprenons le premier paragraphe du texte 3. Nous retrouvons un terme connu: la "théologie" à côté d'un autre encore inconnu la "science naturelle" : nature en grec se dit phusis. Cest donc la même chose que la "physique". Et le schéma qui précède est la description de la vie pratique pour Evagre ; elle va de la foi à la charité. Nous retrouverons ce schéma, mais inversé au texte 11. Dans ces deux schémas, la charité est présentée comme le terme de la "vie pratique', elle est en lien étroit avec l'apatheia.
Les grandes divisions de la vie spirituelle pour Évagre sont donc mises en place.
Nous les retrouvons dans ce petit chapitre, avec
leur commencement et leur terme : on a:
| foi > pratique > charité
contemplation naturelle (ou physique) > science (ou gnose) > théologie |
Chez Philon, on arrive à un sens moral et religieux Il présente la vie théorétikos, meilleure, visant la vision de Dieu, succédant dans la vieillesse à la vie praktikos = ascèse. - Par la suite, chez les auteurs chrétiens, le terme prakticos concerne la vie active : (Marthe) , et théorétikos la vie contemplative : (Marie).
L'opposition "séculiers"-"moines" peut s'appliquer aux cénobites vis-à-vis des anachorètes. Pour tenter les cénobites, les démons se servent à la fois des objets extérieurs, des frères, et des pensées. La fin du paragraphe met en garde contre les imaginations : l'intelligence est naturellement portée à vagabonder lorsqu'elle n'est pas attirée par des objets extérieurs.
7
"Pensées" est donc employé au sens péjoratif : ce sont les mauvaises pensées contre lesquelles le moine a à lutter pour arriver à l'apathéia, et par suite à la charité. Évagre va donc parler des principales tentations, celles qui sont les mères de toutes les autres.
Nous parlons dans le cours de l'ordre des "pensées". Précisons qu'Évagre se réfère au récit de la tentation de Jésus en Luc, 4. La première : "Que cette pierre devienne du pain" concerne le manger, la gourmandise (qui n'est pas ce que nous appelons de ce nom, mais plutôt la fuite de l'ascèse du jeûne en devançant l'heure du repas) ; la seconde : "Je te donnerai ces royaumes", l'avarice ; la troisième : "Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas", la vaine gloire. Évagre explique ailleurs que les démons qui y correspondent sont les soldats de première ligne derrière lesquels marchent tous les autres.
La gourmandise est donc pour lui au principe des passions. La vaine gloire et l'orgueil à la fin. Il s'agit d'un ordre empirique qui reste en grande partie conventionnel : les passions sont énumérées dans l'ordre du progrès spirituel, les premières menaçant surtout les commençants ; les dernières le moine qui progresse.
La remarque sur la dernière phrase figure dans le cours.
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Nous avons déjà vu l'acédie dans l'étude des apophtegme : a- kedos = couper l'alliance avec Dieu. C'est à cela que veut nous pousser le démon de l'acédie.
On dit qu'il est "pénible", pesant, parce qu'il accable l'âme et le corps ; c'est bien ce que montre ce texte où tous les deux sont concernés. Il survient aux heures chaudes de la journée ; on l'appelle : "démon de midi", en rappel du psaume 90, 6. (D'autres diront que c'est parce qu'il attaque le moine au milieu de sa vie). Il s'agit ici du milieu du jour, de la quatrième heure (10h) à la huitième (14h), soit deux heures avant et deux heures après midi, quand il fait le plus chaud. Et en Orient, la chaleur est insupportable et pesante au point que toutes les forces de l'âme et du corps s'affaiblissent.
Suit le détail de son action : le repas était servi à la neuvième heure, soit 15h. C'est pourquoi on voit le moine observer le soleil pour voir quelle heure il est. Par là, l'acédie est proche de la gourmandise. Il "regarde de-ci, de-là pour voir si un frère vient", car la solitude lui pèse.
"Dégoût pour le travail manuel", ce sera pour Cassien une des marques principales de l'acédie. Par là, l'acédie est proche de la paresse. De même plus loin, le désir d'un "métier moins pénible" ."Dieu peut être adoré partout", voir Jean 4, 21-24.
"Personne pour le consoler", est un souvenir de Lamentations 1, 2 (et aussi 9, 16, 17, 21)
"Il fait tout pour que le moine fuie le combat". C'est le thème du combat spirituel, cher aux Pères.
"Ce démon n'est suivi d'aucun autre". D'après d'autres textes d'Évagre, c'est parce que cette tentation contient en elle toutes les autres. On voit ici en exercice : gourmandise, tristesse, colère. Aussi la victoire sur l'acédie donne paix et joie.
Le premier état paisible vient donc des semences "naturelles" de vertu ; "naturelles" parce que mises par Dieu en nous à la création pour que nous les développions . Les Pères grecs sont optimistes : l'intellect (intelligence) est capable de Dieu naturellement, parce qu'il est l'image de Dieu. La passion, le péché est comme un corps étranger, survenu de l'extérieur et qui se manifeste par du trouble et de l'obscurité. Ce premier état est donc bon : c'est celui du moine arrivé à l'apathéia. Remarquez les signes de cette arrivée à l'apathéia donnés ici : le penthos, le désir de Dieu, le don de soi.
Ce premier état est donc le seul à être vrai. Le second n'est qu'une feinte des démons ("retraite des démons") pour favoriser l'orgueil.
Ailleurs (83) Evagre précise que quand le moine a acquis l'apathéia, il sait discerner et reconnaît facilement les manoeuvres de l'ennemi. Ce qui concorde avec la fin de ce chapitre.
10
L'apathéia, pour Évagre, est le calme d'une âme raisonnable, fait d'humilité et de chasteté. Est apathes celui qui ne se trouble pas, et non pas qui ne sent pas. Évagre admet que certaines tentations demeurent jusqu'à la mort. "Il n'est pas possible que tu aimes tous tes frères également, mais tu peux vivre avec eux dans l'apathéia, libre du souvenir des injures et de la haine".
Jérôme caricature l'apathéia d'Évagre, lui reprochant de vouloir faire de l'homme une pierre ou un Dieu.
On retrouve ici l'inverse du schéma du texte 3 (8) La charité est en tête.
"La foi est un bien immanent" qui existe même chez les incroyants, car ils croient tout de même en l'existence d'un Dieu. Souvent ils se rebellent contre l'idée qu'on leur présente de Dieu. Bien rares sont ceux qui n'ont pas l'idée d'un Dieu.
12
Le texte se réfère à l'épisode du buisson ardent, dans l'Exode. Les sandales faites avec du cuir qui vient de la peau morte d'un animal, sont symbole d'impureté. Donc il faut se libérer de toute passion pour prier.
13
L'humilité, le penthos (les larmes), sont à la base de la prière. Les larmes rendent le coeur doux, obtiennent le pardon.
14
Il s'agit ici plus que du recueillement : faire taire les pensées étrangères ("sourde") . En ajoutant "muette", Évagre vise l'oraison sans parole et sans pensée, ce qu'il appelle la "prière pure".
15
Un moine qui prie doit avoir le coeur en fête !
Les passions empêchent la prière.
C'est aussi ce que dit ce beau petit chapitre. Le terme grec traduit par "converse" est le verbe Omileì, qui veut dire : "être en relation avec, se rencontrer". Omilia, le nom qui en dérive, a plusieurs sens : "réunion, assemblée" - "relation familière" - "entretien familier" - "leçon d'un maître". Ce sont tous ces sens qu'a cette belle définition de la prière : une conversation avec notre Père. Si nous sommes vraiment petits et s'il est vraiment notre Père, il est tout pour nous, on n'est attaché qu'à Lui ! C'est pourquoi Évagre pose comme condition : "se dépouiller de toute pensée passionnée".
19
Ces trois chapitres qui sont liés, renvoient aux schémas du cours. L'apathéia, couronnement de la vie pratique, n'est que la porte de l'oraison. Après il faut passer par la "contemplation des objets" qui est la physique à son premier étage : la contemplation naturelle seconde ; puis "la science des intelligibles", qui est la contemplation naturelle première ; pour atteindre la Théologikè, qui est la "vue parfaite du lieu de Dieu".
"Leur multiplicité" : le Dieu d'Évagre est le Dieu de Plotin : l'Un.
Ce "lieu de l'oraison", "lieu de Dieu" est donc la contemplation de Dieu qui réside en l'âme. C'est la vision lumineuse de la gloire de Dieu en l'être purifié de toute passion. C'est la forme la plus haute de la connaissance de Dieu en cette vie, qui trouvera sa perfection dans le face à face, quand Dieu sera "tout en tous".
Derrière ce texte on retrouve l'idée d'Évagre sur la prière. Il dit ailleurs qu'il y a deux sortes de prières. L'une où l'on se sert de la beauté des créatures pour louer le Créateur (contempl. nat. seconde). Une autre où l'on fait silence en son coeur (Théologie), et c'est alors l'Esprit-Saint qui vient prier en nous, louer Dieu en nous. C'est une prière encore meilleure.
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Un théologien, pour Évagre, c'est celui qui est arrivé à la théologia, à la contemplation de Dieu. C'est donc quelqu'un qui prie vraiment. On lit dans le "Ad monachos" : "Un théologien, c'est celui qui repose sur la poitrine du Seigneur, et la poitrine du Seigneur, c'est la connaissance de Dieu". C'est là, d'après le texte 31, "où l'on trouve toute joie".
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Ce chapitre témoignerait-il d'une certaine méconnaissance du corps chez Évagre, et de son rôle dans la prière ? Il veut dire plutôt que la contemplation nous assimile à ce qu'elle nous fait contempler, car le nous devient ce qu'il connaît : chair quand il se laisse absorber par les passions ; Dieu quand il le contemple. C'est en tout cas la description d'un état de prière fort élevé, où l'on goûte un Dieu transcendant et comblant : "remplissant de respect et de joie".
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Cette action du Saint-Esprit en nous se fait même avant que nous n'arrivions à cette prière parfaite. Car l'Esprit-Saint est très bon et il sait que nous sommes faibles. Aussi vient-il nous aider à prier. C'est lui qui recueille l'âme.
Dieu est infini alors que l'homme est fini. On peut toujours croître dans l'amour. L'amour croît sans cesse, parce que ses bornes reculent indéfiniment.
Antoine et d'autres Pères du désert disaient au moment de mourir : "Je n'ai pas encore commencé ! ".
Heureux parce qu'après avoir vaincu les autres vices, il ne sera pas vaincu par la vaine gloire.
"Bienheureux", car il possède l'humilité et la charité fraternelle.
Qu'est-ce que cela veut dire ? Notre joie viendra de l'humilité qui nous persuadera que tous les autres sont meilleurs que nous. Nous serons alors garantis de la vaine gloire.
À rapprocher du chapitre 71 de la Règle : "L'obéissance est un si grand bien que tous les frères doivent s'obéir mutuellement"
Voilà une phrase d'Évagre qui est devenue célèbre et que nous pouvons rencontrer au cours d'une lecture. "Séparé de tout" exprime l'ascèse, le renoncement. "Uni à tous", parce que uni à Dieu qui devient notre charité et nous unit à tous.
Cela résume ce que nous avons vu dans la Vie d'Antoine : plus Antoine se retire au désert, plus il devient proche des hommes ; il devient "Père des moines" après s'être retiré dans le fort ; il devient "Père des hommes" à la fin de sa vie, après s'être retiré dans le désert intérieur.
C'était là l'expérience de ces vieux moines, comme cela doit devenir la nôtre : le retrait hors du monde doit nous rapprocher de ce monde qui souffre tant, car Dieu est amour. Plus on se rapproche du Dieu-Amour, plus on se rapproche des hommes. Ce que, plus tard, Dorothée de Gaza exprimera par l'image de la roue. Le centre figure Dieu ; plus les rayons se rapprochent du centre, plus ils se rapprochent les uns des autres.
L'oraison, contact avec le Dieu d'amour, si elle est parfois difficile, est aussi capable de nous combler de joie. "Au dessus de toute joie", car Dieu est infini et capable de combler tous nos désirs.
Cette belle conclusion résume bien la pensée d'Évagre sur la vie spirituelle. Au début de l'union à Dieu, l'homme doit prendre conscience de sa misère : c'est le penthos. Puis vient l'ascèse, le renoncement, les purifications; ensuite Évagre mentionne le climat dans lequel se fait la quête de Dieu : l'abandon - les obstacles du diable - et le terme : le repos merveilleux de la contemplation.
Puis une très courte définition :"une émigration en Dieu".
La conclusion, par une série de 3 oxymoron (mot formé des mots grecs oksus et moron qui veulent dire : "pointu-émoussé" - donc deux mots opposés) , montre que l'on retrouve en Dieu d'une manière supérieure ce qu'on avait quitté pour Dieu.
Dans ce texte on retrouve sous les trois images de la chair du Christ, de son sang et de sa poitrine, les divisions de la vie spirituelle : la praktikè, la phusikè et la théologikè.
Pourquoi la chair du Christ est-elle comparée aux vertus ? Peut-être réminiscence d'Origène pour qui le Christ est la Vertu. Son sang, symbole de son amour. La poitrine du Christ en référence à Jean "le Théologien".